24 mai 2009
L'anglais n'est pas une langue magique
Jacques Poulin
Leméac / Actes Sud
155 pages
Résumé:
Francis, le petit frère de l'écrivain Jack Waterman, est " lecteur sur demande ". Un coup de fil et il arrive chez vous dans sa Mini Cooper. Il aime les textes qui parlent des Indiens, de la traite des fourrures, de la place immense que le français a déjà occupé en Amérique. Sa cliente principale est Limoilou, une jeune fille de Québec qui porte encore aux poignets les cicatrices qu'elle avait à la fin de La traduction est une histoire d'amour. Les mots que lit Francis ont parfois des vertus thérapeutiques. Le petit frère serait presque heureux, mais il y a ce rendez-vous manqué avec une mystérieuse femme, et la " Police montée " qui le prend en filature devant les Plaines d'Abraham où la Nouvelle-France est tombée jadis aux mains de l'Angleterre...
Mon commentaire:
Lire Jacques Poulin, c'est retrouver un univers qui m'est cher et que je connais bien. Un univers peuplé de livres, d'écriture, de lecture, de chats et de la ville de Québec. C'est aussi un univers tout en douceur, une écriture limpide comme de l'eau claire. J'aime profondément tous les écrits de Poulin, car j'ai le sentiment qu'il me parle à travers ses personnages. Ses mots résonnent en moi comme de bons amis que l'on retrouve. Ce roman, même s'il est très court, ne fait pas exception. On retrouve pleins de personnages entrevus dans d'autres de ses romans. On savoure des extraits de livres et des paroles de chansons. À cause de Poulin, j'ai envie de lire les aventures de Lewis et Clark. Dans L'anglais n'est pas une langue magique (ce que j'aime ce titre et tout ce qu'il représente!), on côtoie un écrivain, une jeune fille qui s'éveille au pouvoir des mots, un lecteur sur demande. Lire Poulin ne se décrit pas. Si on aime, c'est passionnément et c'est une rencontre avec un auteur et ses mots qui nous touchent beaucoup...
La couverture qui me plaît bien, est un détail de la toile du peintre québécois Ozias Leduc, Le Jeune Élève (1894).
Un extrait:
"Le copain était assis à côté du lit, sur une chaise droite, et lui caressait la main. Je me tenais debout, accoudé sur l'aooui de la fenêtre, pour profiter de la lumi`re naturelle. Couchée sur le dos, Chloé avait l'air de dormir. Elle était sous perfusion et un moniteur surveillait son activité cérébrale, mais elle respirait par elle-même. Je me trouvais dans une situation nouvelle. Le mot coma, d'après mon Petit Robert, veut dire "sommeil profond". En réalité, la fille était égarée dans un pays étrange dont on ne savait presque rien. On pouvait seulement dire qu'elle reposait quelque part entre la vie et la mort, et qu'un jour elle aurait à choisir un monde plutôt que l'autre. Mon travail consistait à influencer son choix. Pour y arriver, je n'avais rien d'autre que les mots." p.99
22 mai 2009
Vera
Elizabeth von Arnim
Salvy
287 pages
Résumé:
Quelques mois après la mort mystérieuse de Vera, Everard Wemys se remarie avec Lucy, de vingt ans sa cadette. Mais le souvenir omniprésent de Vera, les doutes relatifs à sa mort font planer sur le couple, qui s'est installé à la campagne, dans la grande maison où eut lieu le drame, une ombre noire que ni l'un ni l'autre ne parviendront à chasser.
Mon commentaire:
Après avoir lu Vera, le beau-frère d'Elizabeth von Arnim a dit: " J'ai donné à mes enfants un conseil de prudence : n'épousez jamais une romancière ". Et après l'avoir lu à mon tour, je lui donne un peu raison! Quel roman! Vera est époustoufflant de maîtrise! Elizabeth von Arnim me fascine au fur et à mesure que je découvre ses oeuvres. Elle maîtrise à la perfection la psychologie de ses personnages pour nous offrir avec Vera, un roman qui donne le frisson. Une courte phrase résume à merveille l'esprit du livre. Nébuleuse pour qui n'a pas lu le roman, elle prend tout son sens quand on en connaît la trame:
"Que d'obstacles avons-nous rencontrés,
Avant d'être assis pour prendre notre thé." p.210
Je trouve très difficile de parler de Vera sans en dévoiler l'intrigue. Si vous avez l'intention de le lire et que ce n'est pas déjà fait, ne lisez pas plus loin vous risquez d'être passablement déçus. Je crois que Vera tient beaucoup à la surprise que l'on éprouve au fil de la lecture.
Même si elles ne sont pas clairement définies (on le sent à la lecture), le roman est construit en deux parties. La première parle du temps avant le mariage. Elle peut sembler un peu longuette, cependant, elle met en place le décor et les personnages pour la suite. Lucy et Everard se rencontrent alors que les deux sont endeuillés. Everard a perdu sa femme dont la mort est nébuleuse et tous les journaux sont sur son cas. Lucy vient de perdre le seul homme de sa vie, son ami, son complice: son cher papa. Lucy est dans la toute jeune vingtaine et a l'air d'une enfant. Elle s'attache à Everard, un homme dans la quarantaine, comme elle le ferait avec un père remplaçant. Horrifiée quand il l'embrasse pour la première fois, elle croit avoir par la suite des sentiments pour lui et décide de l'épouser. C'est alors qu'Everard montre sa vraie nature... et que débute la seconde partie du livre.
Ce roman, dès qu'on le commence, fait beaucoup penser à la Rebecca de Daphné Du Maurier. Les deux livres ont des points communs, même s'ils s'avèrent totalement différents. Le titre, déjà, qui fait référence dans les deux cas à la première épouse décédée. Mais alors que dans le roman de Du Maurier la seconde épouse commence à détester la place que prend l'ombre et le fantôme de Rebecca, dans Vera, Lucy se fait en quelque sorte une alliée du souvenir de cette femme qui hante encore la maison, contre Everard qui s'avère être une vraie brute. Pas une simple brute. Everard est bien pire... C'est un homme à cheval sur des principes boiteux, très désireux que sa maison soit tenue en ordre et selon ses goûts. Il parle à sa femme comme à une enfant trop gâtée qu'on trouve exaspérante, exige de ses domestiques des choses absolument épouvantables, et donne des ordres qui sont souvent un non-sens. Sa façon d'être donne le frisson, car on a l'impression de voir en lui une bombe à retardement. Il n'y a qu'à penser à la fixation qu'il fait des dates, des heures, de son anniversaire... Tout doit être calculé et planifié à la seconde près. Il minute le temps que prennent ses employés à répondre lorsqu'il sonne. Il a préalablement fait le trajet lui-même pour s'assurer du temps requis... Auprès d'Everard le quotidien prend l'ampleur d'un parcours du combattant. Seulement, Lucy ne le sait pas encore tout à fait...
Je me suis glissée dans ce roman jusqu'à prendre la place de Lucy. Plusieurs fois pendant ma lecture j'ai écarquillé les yeux d'étonnement. Je me suis surprise à appréhender anxieusement tous les mouvements que pourrait faire Everard, toutes les situations où il pourrait réagir, intervenir. Everard est un personnage profondément détestable, alors qu'on ne peut que se prendre d'affection pour Lucy, même si elle est parfois si naïve, si enfantine. Et l'estomac noué, on se questionne. Car à partir de la seconde moitié du roman, c'est un vrai suspense. En découvrant la folie d'Everard, on se demande comment l'auteur terminera ce livre... La fin, abrupte, est glaçante... si on se plaît à imaginer la suite. C'est ce que j'aime chez von Arnim, ses fins sont achevées, mais sans l'être trop, et laissent place à une certaine imagination. On aime ou non. Moi, je suis conquise.
Vera est un vrai petit bijou de cruauté. Un roman que j'ai adoré, qui génère énormément d'émotions. Même s'il s'agit d'une histoire très sombre, c'est à lire, assurément!
Quelques extraits:
"Après tout, pensa-t-elle en contemplant le reflet des flammes sur le parquet bien ciré, seuls les gens qui ont du tempérament peuvent épouser ceux qui en ont. Ils se comprennent, se disent les même choses, se les renvoient comme des fusées de feu d'artifice, savent exactement combien de temps cela durera, et la violence de leurs émotions leur évite de connaître la mortelle solitude où se trouvent ceux qui ne savent pas s'emporter.
La solitude.
Elle leva la tête et, du regard, parcourut la pièce. Non, elle n'était pas seule. Il y avait toujours...
Brusquement, elle se dirigea vers la petite bibliothèque de Vera, et prit les livres, un à un, vite, voracement, lisant les titres, tournant les pages avec une sorte de frénésie, afin de savoir, afin de comprendre, Vera..." p.180
"Le livre, tombé des mains de Lucy, était encore ouvert, à ses pieds. Si c'est là le soin qu'elle prend des livres, il ferait bien de réfléchir avant de lui confier la clef de la bibliothèque vitrée, pensa-t-il. C'était un livre de Vera. Vera, de toute façon, ne prenait aucun soin de ses livres; elle ne cessait de les relire. Il se pencha, afin d'en voir le titre, voir ce à quoi Lucy avait pu attacher plus de prix qu'à sa conduite envers son mari, durant cette journée. Les hauts de Hurlevent. Il ne l'avait jamais lu, mais il se souvint d'avoir entendu dire que c'était une histoire morbide. Elle aurait pu trouver mieux à faire pour meubler cette première journée dans sa nouvelle demeure que de le laisser seul pour lire un roman morbide!" p.190
"Au petit déjeuner, il annonça à Twite, qui sursautait chaque fois qu'on lui adressait la parole: "Mrs Wemyss arrive aujourd'hui."
Le cerveau de Twite fonctionnait très lentement, ce qui était dû au fait qu'il passait le plus clair de son temps à sommeiller dans son sous-sol. Pendant quelques minutes - il en tressaillit - , il pensa que Monsieur avait oublié que Madame était morte. Devait-il le lui rappeler? Cruel dilemme... Heureusement, il se souvint à temps de l'existence de la nouvelle Mrs Wemyss, et put encore dire: "Bien, Monsieur", sans trop hésiter." p.245
19 mai 2009
Resurrection Row
Anne Perry
Série Charlotte et Thomas Pitt tome 4
10/18
313 pages
Résumé:
"Bas les masques", tel paraît être le mot d'ordre d'Anne Perry dans la série de romans où elle met en scène son couple de héros "victoriens", l'inspecteur Thomas Pitt et son épouse Charlotte, les personnages de roman policier les plus pittoresques et attachants qui nous aient été donnés à découvrir ces dernières années. Dans le Londres de la fin du XIXè siècle qui sert de cadre à leurs exploits, c'est en effet le code hypocrite de bonne conduite de la société anglaise de l'époque qui se trouve singulièrement mis à mal, sa corruption et sa fausse respectabilité. Anne Perry ou le polar au vitriol : décapant!
Mon commentaire:
Ce quatrième volet des aventures de Charlotte et Thomas Pitt me semble encore plus abouti que les deux précédents. Au niveau de l'intérêt, je place ce roman au même pied d'égalité que le premier. L'histoire est très intéressante car elle présente en quelque sorte deux aspects différents. L'auteur nous mène sur les traces d'un criminel qui exhume des cadavres et s'amuse à les disséminer à travers différents quartiers. Nous suivons ces découvertes au fil du roman et de l'enquête de Thomas Pitt pour découvrir qui s'amuse à jouer avec les morts, que l'on retrouve dans les endroits les plus inusités. L'histoire nous offre parallèlement le portrait social des bas-fonds de Londres à travers un projet de loi qui tient à coeur à plusieurs personnages du roman. Cet aspect étant beaucoup plus développé me semble-t-il que dans les précédents tomes, je le trouve également plus intéressant. Les pages défilent à toute vitesse et plusieurs possibilités s'offrent au lecteur qui tente de découvrir le coupable. Personnellement, je ne trouve jamais. Anne Perry a le don de me plonger dans cette Angleterre Victorienne où j'ai l'impression de voyager, d'observer les comportements, les maisons, les robes, les mentalités, et où je me laisse totalement emberlificoter dans l'intrigue. Toujours, une excellente série!
Quelques extraits:
"Ce garçon a un caractère en or et, surtout, il ne se donne pas de grands airs, ce qui nous change du voisinage! Bien sûr, ses manières sont désastreuses, sans parler de son physique et de son accoutrement! Mais que voulez-vous, l'argent rachète une foule de péchés.
-Et la gentillesse encore davantage, souligna Charlotte.
-Voyons, ma chère, dans notre monde on ne juge que sur l'apparence et non sur la réalité." p.113
"Carlisle le conduisit un peu plus loin, là où une demi-douzaine de gamins décousaient des pantalons; certains ne devaient pas avoir plus de quatre ans.
-Trois de ceux-là sont à Bessie, expliqua Carlisle. Regardez-les. Avant, ils travaillaient chez eux, à domicile; mais la construction de la nouvelle voie de chemin de fer a nécessité l'évacuation des taudis. Leur maison a été rasée. Le mari de Bessie et ses aînés fabriquaient des boîtes d'allumettes - deux pence et demi pour cent quarante-quatre allumettes et, avec ça, ils étaient obligés d'acheter eux-même la pâte et la ficelle. Autrefois, Bessie travaillait pour l'usine d'allumettes Bryant & Mays. Elle souffre aujourd'hui de phosphorisme chronique, une nécrose de la mâchoire causée par le phosphore, ce qui explique sa curieuse façon de parler. Elle a seulement trois ans de plus que Lady Alicia. Vous ne l'auriez jamais cru, n'est-ce pas?
C'en était trop pour Dominic, qui murmure, épouvanté:
-Je voudrais sortir d'ici...
-Eux aussi, vous savez..." p.167
17 mai 2009
Mr Skeffington
Elizabeth von Arnim
Salvy
419 pages
Résumé:
Lady Frances Skeffington - Fanny pour ses amis - va avoir cinquante ans. Elle vit dans l'un des quartiers les plus chics de Londres, entourée de domestiques. Elle a divorcé il y a vingt ans de Job Skeffingtion, un juif richissime qui, depuis, a quitté Londres. Mais son souvenir ne cesse de la hanter. Son médecin lui conseille de revoir ce mari longtemps oublié, et de revoir les amants qui l'ont accompagnée au long de sa vie.
Mon commentaire:
Le résumé de l'histoire n'est certes pas fantastique et ne donne pas vraiment envie de lire le roman. Les premiers chapitres sont un peu longuets, avant que l'on comprenne ce qui motive Fanny et ce que sera son parcours. Fanny a peur de vieillir. Elle a connu la gloire et la beauté dans les cercles bourgeois, a été adulée par tous les hommes et ne manquait pas de prétendants. Elle n'a cependant jamais voulu se remarier et à l'aube de la cinquantaine, elle constate que sa beauté se fane, qu'elle n'a ni mari, ni enfants, et rien devant elle qui la fasse espérer et profiter de la seconde moitié de sa vie.
L'histoire de Mr Skeffington est moins lumineuse que celle d'Avril enchanté par exemple. Mais même avec un sujet qui ne m'intéresse pas vraiment, l'auteur a réussis à me captiver et c'est avec plaisir que j'ai lu cette histoire. L'écriture de von Arnim est remplie d'anecdotes et même si l'humour y est plus subtil, son talent est de réussir à créer une atmosphère qui rejoind ses précédents romans et des personnages haut en couleurs, parfois amusants, quelques fois pitoyables. Fanny n'est pas à proprement parler un personnage attachant. Elle est tourmentée par elle-même et ne se rend pas toujours compte du mal qu'elle peut faire autour d'elle. Par moment elle est exaspérante, par d'autres elle est préoccupée ou même amusante. Certaines scènes valent la peine, il n'y a qu'à penser à la party organisée chez Fanny ou certaines scènes chez ses amants. La fin du livre est tout à fait à mon goût et laisse place à plusieurs interprétations de l'événement, à plusieurs niveaux de compréhension. J'aime les fins que donne von Arnim à ses livres.
Mr Skeffington est le dernier roman d'Elizabeth von Arnim. Son personnage de Fanny est cruel et cynique envers les femmes de son âge et la vieillesse. Elle cache une profonde aversion pour ce qu'elle voit changer en elle en vieillissant. En sachant qu'Elizabeth a connu un premier mari qui est décédé, s'est remariée avant de divorcer, je me demande si les préoccupations de Fanny dans le roman ne sont pas un peu celles de von Arnim... Même s'il s'agit d'un roman, on ne peut s'empêcher de faire le lien, en sachant que les écrits de von Arnim sont toujours très autobiographiques...
Quelques extraits:
"C'est une situation sans issue que de tenter de faire disparaître quelqu'un qui n'est pas là." p.28
"Voulait-il la punir de l'avoir appelé "chéri" devant Audrey? Si c'était le cas, alors il n'était plus le Jim qu'elle avait connu, et plus vite elle quitterait cette maison, mieux ce serait. Elle n'était pas faite pour les cercles de famille. Qu'on la laisse rentrer à Londres et se débrouiller toute seule avec ses problèmes! Et puis, quand l'hôte est contrarié, l'hôtesse bouleversée, la mère de l'hôtesse soupçonneuse et le père un inlassable bavard, il est temps, pour l'invitée, de partir." p.195
"Bien des maris avaient dû encaisser des coups pires qu'une mèche qui tombe! Ce n'est pas pour ses cheveux qu'un homme épouse une femme dans la cinquantaine. Seul un imbécile ou un tout jeune homme pourrait s'imaginer qu'à cet âge une femme ne commençât pas à tomber en lambeaux..." p.350
09 mai 2009
Les filles
Lori Lansens
Éditions Alto
577 pages
Résumé:
Nées au plus fort d’une tempête dans le sud de l’Ontario en 1974, Rose et Ruby Darlen mènent une vie à la fois exceptionnelle et tout ce qu’il y a de plus ordinaire, entourées de leurs parents adoptifs, oncle Stash et tante Lovey. L’une aime la télé, l’autre le baseball; l’une se passionne pour les artefacts amérindiens, l’autre pour les lettres et la poésie. À l’approche de leur trentième anniversaire, les plus vieilles jumelles reliées par la tête toujours vivantes entreprennent de livrer le récit de leur existence hors du commun. Au fil de réflexions graves et drôles, d’une justesse émouvante, se dessinent deux destins unis par la fatalité, mais aussi par un amour inconditionnel, plus grand que soi. Lori Lansens nous révèle, à travers leur histoire singulière, une part d’humanité où chacun se reconnaîtra. Ni monstres, ni merveilles, ni phénomènes de foire, Rose et Ruby sont tout simplement « les filles ».
Mon commentaire:
Cette histoire est un roman. Une autobiographie fictive, écrite d'abord par Rose, l'une des jumelles, sur son ordinateur portable. Sous son insistance, sa soeur Ruby y joindra quelques feuillets écrits à la main, qui s'intercalleront entre les chapitres où Rose raconte leur histoire. Nous entrons dans ce roman un peu étrange en visitant la vie des deux soeurs dans leurs plus intimes détails. De leurs sentiments, la façon dont elles vivent leur différence, les événements de leur vie, des anecdotes sur elles mais aussi sur ceux et celles qui les entourent. Elles nous racontent la vie à la ferme orange, les voisins, l'école, tous les événements, petits et grands, qui font d'une vie ce qu'elle est. Ce roman plaira beaucoup, ou pas du tout. Il s'agit en fait d'un collage de souvenirs et d'événements, qui ne sont pas présentés en ordre chronologique. Ils arrivent sur papier au gré de l'inspiration des deux soeurs et des souvenirs qui en enchaînent d'autres. D'une visite au zoo à un goûter d'anniversaire, des visites aux médecins, jusqu'au regard curieux des autres, tout est raconté, et évoque jusqu'à l'odeur des choses, les souvenirs reliés aux événements de leur vie, de la colère, la tristesse, l'impuissance, l'acceptation, la joie et l'amour. Le destin de Rose et Ruby a tout de l'extraordinaire: leur naissance est triste mais belle à la fois, leur vie de jumelles conjointes suscite les regards et la curiosité, leur goûts, leurs pensées et leurs aspirations diffèrent, même si elles ont appris très jeunes à faire des compromis. Elles n'ont pas le choix puisqu'elles vivent en permanence l'une collée à l'autre.
Le roman est si bien documenté et si bien écrit qu'on croirait réellement lire une véritable autobiographie. Les souvenirs des filles sont si réels qu'on y croit tout de suite. C'est une lecture que j'ai bien aimé, troublante pour tout ce qu'elle a d'humain. La simplicité de ce qui nous est raconté est une leçon de vie, de courage, d'humanité et de compréhension face à la différence. Rose et Ruby sont des personnages très difficiles à oublier... Au fil de l'histoire, les différentes confidences des filles nous apprennent quantité de secrets et de choses qui ont remplies leurs vies. En tournant la dernière page, on se dit que, mit bout à bout, ces événements ont créés un destin extraordinaire pour Rose et Ruby.
Les filles est un roman qui laisse des traces et qu'on n'oublie pas de sitôt...
Quelques extraits:
"Je n'ai jamais regardé ma soeur dans les yeux. Je n'ai jamais pris mon bain toute seule. Je n'ai jamais tendu les bras vers une lune ensorceleuse, la nuit, les pieds dans l'herbe. Je ne suis jamais allée aux toilettes dans un avion. Je n'ai jamais porté de chapeau. On ne m'a jamais embrassée comme ça. Je n'ai jamais conduit une voiture. Ni dormi d'une seule traite du soir au matin. Je n'ai jamais eu un entretien en privé. Je n'ai jamais marché en solitaire. Jamais grimpé dans un arbre. Je ne me suis jamais perdue dans une foule. Tant de choses qui ne me sont pas arrivées et pourtant j'ai été aimée, ô combien aimée. Et si l'occasion m'en était donnée, je vivrais mille vies comme celle que j'ai vécue pour être aimée de façon aussi absolue." p.9
"Rose espère drôlement faire publier ces pages. Elle refuse de l'avouer, mais c'est la vérité. Si aucun éditeur n'est intéressé, elle le publiera sur Internet. Je n'y comprends rien, mais elle soutient que c'est possible. Je suis plus réaliste, moi. Qui a envie de lire l'histoire de deux soeurs qui travaillent à la bibliothèque d'une petite ville ennuyeuse comme la pluie, même si elles sont soudées par la tête?" p.116
"Rose a dit que le livre était terminé. J'écris donc pour dire adieu. Elle a dit qu'un récit devait être comme la vie, c'est-à-dire trop court, peu importe la durée de l'existence. Rapiécé, en somme, en non achevé, la fin renvoyant au commencement." p.568
04 mai 2009
Tous les chiens de ma vie
Elizabeth von Arnim
Salvy
220 pages
Résumé:
"Parents, maris, enfants, amants et amis ne manquent certes pas de mérites, fort grands même, mais enfin ce ne sont pas des chiens. Je sais de quoi je parle, je vous l'assure, car au cours de ma vie, j'ai rempli chacun de ces fonctions - dans sa version féminine, s'entend. Oui je connais les intermittences du coeur, et ces sautes d'humeur qui, de jour en jour - voire d'heure en heure pour peu qu'on ait l'âme sensible - accompagnent inévitablement les amours humaines. Les chiens, ignorent pareilles variations. Quand ils aiment, c'est avec une constance qui ne prend fin qu'avec la vie. Il me plaît que l'on m'aime ainsi. Aussi est-ce de mes chiens que je vous entretiendrai." -Elizabeth von Arnim
Mon commentaire:
Après avoir lu et adoré Avril enchanté, c'est avec un immense plaisir que j'ai découvert Tous les chiens de ma vie. Récit autobiographique, Elizabeth nous raconte sa vie avec les chiens qui ont été ses compagnons de route. Du petit chiot, alors qu'elle était trop jeune pour vraiment réaliser la présence, jusqu'aux derniers chiens qui l'ont suivis pendant sa vie, elle nous raconte par chapitres l'existence qu'elle a menée auprès d'eux. J'adore les chiens et je me suis beaucoup retrouvée dans les sentiments qui animent Elizabeth lorsqu'un chien exceptionnel entre dans sa vie. Avec leurs manies, leur caractère bien différent, ils laissent des traces de leur passage et façonnent notre quotidien. Naturellement, Tous les chiens de ma vie parle de chiens. Cependant, ce récit va au-delà. Il nous parle aussi de la vie d'Elizabeth, même si elle le répète elle-même régulièrement, "elle n'écrit pas une autobiographie mais l'histoire de ses chiens". À travers la vie de ses chiens, nous vivons un peu celle d'Elizabeth, puisque pour la compréhension du temps qui passe, elle nous trace les grandes lignes de sa vie de jeune fille, son mariage, sa vie de mère, celui de veuve, son second mariage, son départ et sa vie de solitude. Le volume nous offre également à chaque chapitre, d'anciens portraits de chacun des chiens, en noir et blanc. Ce livre est à nouveau une jolie lecture. Il me fait aimer Elizabeth de tout coeur et je m'attache peu à peu à elle, comme la personne qu'elle était et comme l'écrivain, qui me plaît de plus en plus! Heureusement, il me reste encore de belles oeuvres d'elle à découvrir.
Quelques extraits:
"On peut poser en principe que nul ne devrait avoir de chien qu'il ne soit prêt non seulement à en prendre grand soin, mais à l'aimer de tout son coeur." p.45
"Pincher m'avait ramenée à Londres, Knobbie me la faisait quitter. Je commençais à me faire mener par mes chiens, comme mes amis et connaissances ne manquèrent pas de me le faire remarquer. Ils étaient tristes pour moi. Je m'étais, disaient-ils, "coiffée" de mes chiens, qui me faisaient faire leur quatre volontés. Mais je me gardais de les écouter. Si on devait écouter les bons conseils des amis et connaissances, on n'arriverait jamais à rien." p.172






