25 janvier 2010

La cuisine russe

cuisinerusseMichel Parfenov
Actes Sud
96 pages

Résumé:

La cuisine russe se veut à la fois "ethnologie" d'une nourriture, livre de souvenirs, recueil de recettes. Custine, Dumas, Gautier et d'autres se sont penchés, en leur temps, avec perplexité ou enthousiasme, sur cet art culinaire qui leur a paru souvent très exotique, alors qu'aujourd'hui le mot blini est entré dans le vocabulaire courant.

"On ne naît pas russe, on le devient", ai-je envie de dire. Durant l'été 1944, la Croix-Rouge russe avait organisé à Gif-sur-Yvette, près de Paris, un camp de vacances pour les enfants de l'immigration. Tout le monde ici était russe, tout le monde parlait russe, et le dimanche les parents venaient en visite et organisaient des fêtes russes. Le matin, on nous servait de la bouillie d'avoine, de l'ovsianka, qu'on appelait kacha, il fallait la manger et on la mangeait, nous étions des enfants rachitiques à qui on avait inculqué qu'"on ne doit pas gâcher la nourriture".

Dans ma jeunesse, en France, je savais que je n'étais pas tout à fait français parce qu'à la maison nous mangions une autre cuisine et que j'allais dans de drôles d'épiceries comme celles décrites par Nina Berberova, où, "outre les conserves de caviar d'aubergine et de poivrons farcis, on trouvait toutes les variétés de vodka et de liqueurs, de caramels Moskva, des pirojki, et dans un coin, sur une étagère, des icônes et des cuillères en bois peintes"...

De la vodka au kvas, des blini à la kacha, du koulibiac aux goloub-tsy, de la paskha à la koutia, du caviar aux cornichons, aux champignons marinés... bref, les mets simples constitutifs de la cuisine russe... tout est passé en revue dans ce livre, expliqué, décortiqué, quasiment prêt à être dégusté.

Mon commentaire:

Dès le début de ce livre, l'auteur nous offre un extrait en épigraphe, tiré de Guerre et Paix de Tolstoï:

"Le gouverneur allemand essayait de garder en mémoire toutes les sortes de plats, de desserts et de vins, dans l'intention de tout décrire en détails dans une lettre adressée aux siens en Allemagne..."

J'y ai vu une sorte de clin d'oeil à ma lecture du moment, ce qui commençait bien ma rencontre avec ce livre culinaire.

Sorte d'ovni littéraire, La cuisine russe n'est pas tout à fait un livre de recettes, ni tout à fait un essai. Joyeux mélange de souvenirs d'enfance, de descriptions de plats, d'extraits littéraires, de recettes aussi et d'idées sur la Russie, La cuisine russe de Michel Parfenov offre un tour d'horizon culinaire de la russie, un voyage russe à travers ses plats et ses particularités culinaires. L'objet-livre est particulièrement soigné et intéressant. Un signet sous forme de ruban est cousu au livre. Sous un format tout en longueur et une couverture cartonnée se cache un texte assorti d'illustrations monochromes, issues de la culture culinaire russe, allant de croquis de plats divers jusqu'aux scènes de vie russe, en passant par les affiches de restaurant et les annonces de petites boutiques.

L'auteur nous amène dans l'histoire russe en nous plongeant littéralement dans l'histoire de sa cuisine. Chaque chapitre traite d'un aspect de l'histoire culinaire russe et est assorti de recettes. Qu'il nous parle de la famine en Russie, des anecdotes qui y sont reliées, des impressions des voyageurs sur la cuisine russe, de l'importance du pain à tous les repas ou de la place que prennent les éléments de base de la cuisine russe - champignon, choux, farine, crème - le texte se lit comme un roman. On y apprend beaucoup de chose sur l'univers culinaire des russes et l'idée d'incorporer au texte des extraits de journaux d'époque d'hommes littéraires ou de romans, augmente encore plus l'intérêt du volume. Ce n'est pas qu'un simple livre de cuisine, mais un objet littéraire en soit.

Une très belle découverte que ce livre vers lequel je ne serais pas allée d'emblée. mais qui m'a attirée à cause de mes lectures russes du moment. Un ouvrage qui nous amène au coeur de la culture quotidienne d'un peuple: la cuisine. L'objet est beau, le texte est un vrai plaisir!

Un extrait:

"Les Russes ont deux boissons nationales: le kvas, sorte d'eau de seigle légèrement fermentée, et le thé, dont en Russie l'usage est presque aussi général qu'en Chine. La bouilloire à thé, le samovar de cuivre, est toujours le premier ustensile de ménage: il n'est si pauvre cabane qui en soit dépourvue." p.28

Posté par Allie à 14:18 - Commentaires [10]
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20 janvier 2010

Le journal d'un enfant aujourd'hui en Russie: Larissa, Ekatérinbourg

aujenrussieRobert Giraud
illustré par Sacha Poliakova et Nastassia Paoutova
Gallimard Jeunesse
60 pages

Résumé:

Grâce à la complicité de son amie Natacha, de sa babouchka et de son cher journal, Larissa va s'ouvrir au monde et grandir. Le récit de sa vie de jeune collégienne nous fait découvrir la Russie d'aujourd'hui.

Mon commentaire:

La collection Le journal d'un enfant est particulièrement soignée. L'album prend l'allure d'un vrai journal intime avec son texte écrit sur des lignes et le petit fermoir aimanté qui tient les deux couvertures bien en place. Le journal est agrémanté de chaque côté du texte de volets à soulever et d'informations variées et diverses sur les coutumes russes, la vie en Russie, les problème sociaux, l'économie, les traditions, la famille, les activités, le logement, bref on fait le tour de tout ce qui compose la vie typique d'une jeune fille russe.

Le journal est fictif, écrit par Larissa qui vit à Ekatérinbourg, dans l'Oural. Elle nous raconte sa vie avec sa famille, les soucis qu'ils ont dans leur pays, les vacances, Noël, la vie quotidienne. Les volets servent à donner des informations complémentaires sur ce que vit Larissa, en expliquant l'histoire des villes, des religions, de la nourriture, de la guerre et de la place des femmes par exemple. À la fin du journal, on retrouve deux pages expliquant la position de la Russie aujourd'hui, face au monde, à ses priorités et à sa politique. On survole l'essentiel de ce pays en quelques pages, sans toutefois entrer dans les détails. C'est parfait pour les jeunes qui veulent se renseigner, tout en offrant un contenant vraiment attractif, mais aussi pour les adultes qui ont envie d'avoir une vision d'ensemble d'un pays.

Le journal est bien écrit, mais certaines petites choses du texte m'ont agacée. Je comprends que Gallimard est une maison d'édition française, mais certaines expressions du journal de Larissa ("Aujourd'hui, je cafarde", "La poisse!", "Les gosses qui s'amusent", "Manque de bol") ne me semblent pas cadrer avec le ton du reste du texte, ni avec l'existence d'une petite fille russe. J'aurais préféré que le journal soit écrit entièrement en français universel, un peu comme le sont les livres de la collection Cher Journal publiés chez Scholastic. Ces expressions m'auraient moins dérangée s'il s'agissait d'un roman écrit sous forme de journal, ayant pour but de divertir les jeunes et de se rapprocher d'eux (comme par exemple la série Le journal d'Aurélie Laflamme qui est typiquement québécoise, avec le vocabulaire qui va avec). Je perçois la collection Le journal d'un enfant comme une série éducative et informative, qui doit, quant à moi, garder une certaine universalité.

Les illustrations sont très belles et rendent magnifiquement bien l'atmosphère russe. Les pages sont parsemées également d'images d'objets reliés à la vie quotidienne russe et au folklore du pays. L'ensemble du livre est particulièrement bien soigné et très agréable à lire et à feuilleter.

J'ai quand même grandement apprécié ce journal et j'ai même commandé celui se déroulant en Amérique, par intérêt mais aussi par curiosité: j'ai bien hâte de voir si on glissera certaines expressions typiquement françaises dans la bouche d'un petit amérindien! (J'espère que non, quand même...)

À partir de 8 ans.

Posté par Allie à 10:31 - Commentaires [8]
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13 janvier 2010

À l'abri du silence

fillepasteurcullen2Sonia Marmen
Série La fille du Pasteur Cullen tome 2
Québec Amérique
604 pages

Résumé:

Charlotte Seton est la fille aînée de Francis Seton, chirurgien réputé d'Édimbourg, et de Dana Cullen, fille d'un pasteur presbytérien. Alors que des épreuves mettent en péril le mariage du couple, Charlotte fait son entrée dans le monde des grands. Elle se passionne pour la science de son père en même temps que son coeur s'éveille aux émois de l'amour. Entêtée et curieuse, elle défiera plus d'une fois les interdits de la société britannique du début du XIXe siècle. Il en résultera une suite d'évènements malheureux qui la laisseront déçue de ce que lui offre la vie et l'amèneront à s'interroger sur sa place dans un monde où elle ne voit d'espace que pour les hommes. Un séjour en Jamaïque, à la plantation sucrière des Elliot, lui ouvrira de nouveaux horizons. Dans ce cadre exotique, elle vivra le bonheur du vertige amoureux. Mais l'ombre d'un secret plane à Montpelier et Charlotte découvrira avec effroi que les Elliot sont prêts à tout pour le protéger...

Mon commentaire:

À la fin du premier volume, La fille du Pasteur Cullen publié en 2007, rien ne laissait présager une suite. Ce premier pavé de plus de 900 pages se dévorait littéralement et nous plongeait dans une Écosse mystérieuse où chirurgiens et résurrectionnistes se côtoyaient.

Je dois l'avouer: je n'aime pas beaucoup les séries. Je ne vais pas d'emblée vers les séries et c'est même parfois ce qui me pousse à ne pas lire un livre. Quand les tomes s'accumulent année après année, je décroche bien souvent avant le temps. Ce qui fait que j'ai souvent lu le premier ou le deuxième tome d'une série et que je m'arrête là. Il y a cependant des exceptions.

Dans ce second volet, Dana Cullen et Francis Setton se sont mariés et ont des enfants. Ils vivent à Weeping Willos, entourés de leurs rejetons. Le roman s'attarde essentiellement sur Charlotte Setton. Elle est l'aînée de la famille et a hérité de ce qu'il y a de plus fort dans le caractère de ses parents. C'est une jeune femme frondeuse, qui rêve d'étudier la médecine. Mais la place d'une femme à cette époque est plutôt à la maison. Toute jeune, Charlotte est fascinée par la biologie, par les aniamux, les sciences, l'étude du corps humain. Elle n'hésite pas à disséquer sa chienne décédée, pour comprendre la complexité de l'animal. Il va s'en dire que nous sommes au XIXe siècle et que la médecine en est encore à ses grandes découvertes.

Plusieurs aspects du roman sont passionnants. Charlotte vivant auprès de sa mère qui peint et de son père chirurgien, il y a énormément de passages sur l'art et la peinture, ainsi que sur la médecine et la chirurgie. Charlotte trouvera même le moyen d'assister à des cours de dissection où l'on apprend aux jeunes hommes la médecine. Charlotte souffre également d'asthme et nous apprenons comment cette maladie était traitée à l'époque.

Une grande partie du roman se déroule en Jamaïque, où Charlotte partira comme gouvernante, sur la demande insistante d'amis de la famille. Après un épisode difficile à Londres où Charlotte perd ses illusions, ce voyage sur les plantations de cannes à sucre est une bénédiction pour elle. Le vie sur la plantation n'est toutefois pas de tout repos. Les grandes familles anglaises y pratiquent l'esclavage et ce sont les esclaves qui s'occupent de la plantation, au péril de leur vie. Ce sont eux aussi qui font grimper la fortune faramineuse des familles blanches qui les exploitent.

Outre l'esclavage, le roman aborde beaucoup la place des femmes à cette époque, leurs choix ou leurs non-choix. Car à part être belle, respectable, maîtriser la conversation, la musique et le dessin, élever une marmaille et rester auprès de son époux, il y avait peu d'avenir pour les femmes, du moins pour celles qui aspiraient à autre chose. Charlotte souhaite devenir médecin. Cette voie n'est offerte qu'aux hommes. Toute jeune, elle doit se battre pour acquérir quelque connaissance que ce soit. C'est une fille, elle est vite placée à l'écart.

Ce second roman a été une lecture très intéressante. C'est un roman très étoffé, qui permet l'exploitation de plusieurs sujets d'intérêt: la médecine du XIXe siècle, l'esclavage, la place de la femme dans la société. Même si mon coup de coeur va au premier tome, à cause essentiellement de l'atmosphère assez sombre qu'on retrouve un peu moins dans le second tome et à cause de l'Écosse où se déroule l'histoire, ce second roman est une excellente lecture également. Les personnages sont toujours intéressants, avec leurs colères et leurs passions.

Le premier tome était une lecture à part entière et pouvait prendre fin tel que le livre se terminait. Ce second tome n'a pas vraiment de fin. La dernière page laisse la porte grande ouverte pour une suite. Dans cette perspective, quelques longueurs parsement le récit. Rien de bien grave, parce que les sujets traités sont passionnants. Toutefois, j'espère simplement que l'histoire ne s'étirera pas pendant encore plusieurs romans...

Quelques extraits:

"...les institutrices s'appliquaient à façonner avec leurs élèves de charmantes jeunes femmes, dociles, agréables et silencieuses. Parce que, comme l'avait dit Mrs Hargrave lors de son discours de bienvenue adressé aux nouvelles pensionnaires en septembre, la dame plaisante était celle qui avait suffisamment d'intelligence pour savoir la dissimuler." p.154

"Je détestais ce pensionnat. Une école pour fabriquer des épouses dociles et plaisantes. Oui, plaisantes. C'est pour cette noble qualité que sont reconnues les jeunes femmes qui sortent de l'établissement de Mrs Hargrave. Il s'agit d'y acquérir suffisamment de connaissances pour ne pas paraître stupide en société, mais pas assez pour humilier un époux.
Un sourire amusé étira la bouche de Nicholas tandis qu'il s'assoyait en face d'elle.
-Vous avez obtenu votre diplôme?
Elle éclata de rire.
-Jamais de la vie! Je ne dessine pas, je ne joue aucune musique ni ne chante. Je n'aime ni les ragots ni les travaux d'aiguille. Je suis le modèle de l'échec féminin par excellence."
p.539

Posté par Allie à 08:20 - Commentaires [12]
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07 janvier 2010

Léon et Sophie Tolstoï: portrait d'un mariage

leonsophietolatoiLouise Smoluchowski
Éditions Olivier Orban
310 pages

Résumé:

Le 23 septembre 1862 dans l'église du Kremlin, Léon Tolstoï déjà célèbre à 34 ans, épouse une jeune fille de 18 ans, Sophie Bers. Ainsi commencent 48 ans de vie commune, d'amour, de bonheur, de douleur et de ressentiment mêlés. Pour pénétrer dans l'intimité de Léon et de Sophie Tolstoï, Louise Smoluchowski dévoile la personnalité du couple grâce aux journaux qu'ils ont tenus dès le premier jour de leur union. Ainsi se dessine un portrait en parallèle de ces époux terribles, unis dans l'écriture et la transcription de Guerre et Paix comme déchirés par des multiples querelles familiales. C'est l'envers de la vie d'un génie qui apparaît tissée de petitesses quotidiennes, de conflits d'héritage, de mesquineries sordides et d'attentions charmantes. Voilà comment on écrit Anna Karénine: en lisant en cachette le journal de sa femme!

Mon commentaire:

Je m'apprête à relire Guerre et Paix, une lecture qui m'a profondément marquée l'an dernier et qui me manque beaucoup. J'ai envie de retrouver les personnages et l'écriture merveilleuse qui en découle. Avant de m'y replonger, j'ai eu envie de connaître d'un autre angle Léon Tolstoï. Ce livre est arrivé à point nommé et c'est avec enthousiasme qu'il m'a accompagnée pendant les vacances de Noël.

Léon Tolstoï (Lev Nicolaïevitch) avait une vie intérieure mouvementée. C'était un homme remplit de principes. Il était sans cesse déchiré entre ses convictions et son mode de vie, qui ne se correspondaient pas tout à fait. Il tenta, tout le long de son existence, de concilier les deux. Il n'y arriva pas sans être déchiré d'un côté comme de l'autre.

Léon Tolstoï épousa Sophie Bers alors qu'elle était une toute jeune femme et que lui était déjà "vieux". Même si leur union a été très productive, autant du point de vue familial (ils ont eu treize enfants) que celui de la création littéraire, la relation entre Léon et Sophie n'a pas toujours été un long fleuve tranquille. Le livre trace le portrait du couple de leur rencontre jusqu'à leur mort, en puisant dans leur abondante correspondance et dans leurs journaux respectifs. Dès le départ, Léon Tolstoï, qui souhaite être en paix avec lui-même, offre la lecture de ses anciens journaux à sa nouvelle épouse. Elle est scandalisée par la vie qu'a mené son mari avant sa rencontre. Le couple convient également de partager leurs plus intimes pensées en offrant à l'un et l'autre la lecture de leur journal personnel. Lecture qui sera à la base de plusieurs conflits, de crises de jalousie et de ressentiment, mais aussi de compréhension et de tendresse.

L'époque la plus heureuse de leur vie commune fut probablement celle de la rédaction de Guerre et Paix. Sophie prenait plaisir à retranscrire le travail de son mari (elle réécrivit Guerre et Paix à sept reprises, Léon Tolstoï reprenant sans cesse ses textes pour raturer des passages ou augmenter le texte). La trame du roman enthousiasme Sophie et elle a l'impression de cheminer avec son mari dans un grand projet commun. Lorsque Léon Tolstoï travaille à un roman, Sophie est heureuse. L'humeur de son mari est égale, joyeuse. Le travail les unit et abolit les barrières entre le rôle de l'homme et celui de la femme.

Le parcours d'écrivain de Tolstoï est bien décrit dans le livre puisque les extraits de journaux font mention de ses recherches et de l'avancement de ses textes. Même s'il l'a renié à la fin de sa vie, Guerre et Paix fut probablement le roman qui lui apporta le plus de plaisir, ainsi qu'à son entourage. Ce pavé fit fureur à sa sortie. À l'époque, les grands textes russes étaient publiés en feuilleton dans les journaux. Ce fut le cas de Guerre et Paix, mais aussi d'Anna Karenine, qui ne plaisait pas beaucoup à Tolstoï. Probablement même que Tolstoï n'aurait jamais terminé l'histoire d'Anna si son texte ne paraissait pas épisodiquement dans le journal.

En 1879, Tolstoï met de côté son travail littéraire pour se concentrer sur ses pensées, des pamphlets et essais sur la spiritualité et la façon de voir la vie. Rapidement, Tolstoï a des adeptes du mode de vie qu'il prône: le végétarisme, l'abstinence, la pauvreté. Sa vie de famille se concilie assez difficilement avec ses pensées et idéaux. Sophie, même si elle a beaucoup contribué au travail de son mari en réécrivant ses oeuvres, en retranscrivant son journal et en prenant des notes pour la postérité, est toujours restée dans l'ombre du grand Tolstoï. C'était pourtant elle qui tenait la maisonnée, s'occupait de sa famille, des besoins essentiels de ses enfants, de son mari. Malgré son dévouement, le couple prenait doucement des chemins opposés. Chemins qui ont été de durs obstacles pour leur relation.

Les idéaux de Tolstoï, appuyés par ses disciples (et certains de ses enfants) allaient à l'encontre du lien qui l'unissait à Sophie. La rencontre d'un de ses disciples, Tchertkov, s'est imposée comme un mur entre Sophie et Léon. Tchertkov était un fervant défenseur des idées Tolstoïennes. Sophie se battait à contre sens des idées de pauvreté de son mari pour faire valoir ses droits éditoriaux et ceux de publication des romans. C'est à la même période que Tolstoï souffrit d'une grave dépression. L'esprit tourmenté, instable, il se laissa mené par Tchertkov et sa propre fille Sacha en une guerre contre Sophie. Cette partie du livre est profondément triste. Un couple qui s'est aimé autant, malgré leurs emportements et leur sens inné du drame, commence tout à coup à se fissurer, pour ne plus être en mesure de recoller les morceaux. Du moment où Sacha et Tchertkov mènent Tolstoï par le bout du nez et lui implantent toutes sortes d'idées sur Sophie, jamais plus le couple ne sera celui des années de l'écriture de Guerre et Paix.

Tolstoï rejette les échecs des hommes qui aspirent à une vie meilleure sur les femmes, qui ne sont que tentatrices et coupables de trop de faiblesses. Il écrit aussi La sonate à Kretzer, une oeuvre qui portera une ombre grandissante sur son couple et sur sa relation avec Sophie. Tolstoï aspire à une vie de pauvreté et Sophie tente de conserver sa place et celle de ses enfants dans la bonne société, de bien gérer le domaine, Iasnaïa Poliana, afin de laisser à sa descendance, revenus et souvenirs. Tolstoï est parfaitement opposé à ce qu'il appelle "le matérialisme" de sa femme. Les deux époux ont alors une relation d'amour-haine et s'entredéchirent jusqu'à la fin de leurs vies. Tolstoï mourrût le premier, après avoir quitté le domicile conjugal "pour toujours". Il refusera, ainsi que leurs enfants, que Sophie entre dans sa chambre alors qu'il se meurt. Ce n'est qu'après sa mort que Sacha se réconcilie avec sa mère, que la famille comprend peu à peu l'importance qu'a eu Sophie au sein des Tolstoï.

La vie de Sophie, auprès d'un être complexe comme Tolstoï n'a pas dû être facile tous les jours. La condition des femmes de cette époque n'était pas simple. Concilier son couple avec Léon et une ribambelle d'enfants à ses jupes, entretenir le domaine qu'était Iasnaïa Poliana tout en s'occupant des écrits de son mari devait souvent peser sur les épaules de Sophie. Le conflit intérieur de Léon qui opposait sa vie familial, ses convictions et la dette qu'il avait le sentiment d'avoir envers ses disciples, dont certains furent exilés par le gouvernement (et dans sa tête à lui, par sa faute), n'aidait en rien sa relation avec sa femme.

L'histoire de Léon et de Sophie offre une trame tout ce qu'il y a de plus romanesque. Remplit de hauts, de bas, de déchirures et d'amour passionné, leur vie ne fut en rien facile. La lecture du livre de Louise Smoluchowski est très agréable pour comprendre la dynamique du couple, l'état d'esprit de Tolstoï pendant ses différentes phases de création ainsi que son parcours et ses idées tout au long de sa vie. Avoir un portrait du couple apporte une note féminine dans l'idée que l'on se fait de Tolstoï et cet aspect m'a beaucoup plu. La présence de Sophie lui était autant indispensable qu'elle le culpabilisait. Par elle, il voyait ses faiblesses. Par la vie qu'il menait avec sa famille il allait à l'encontre de ce qu'il prônait. Son esprit était sans cesse tiraillé...

Entre les passages de sa biographie, l'auteur nous offre des extraits des journaux des deux époux, extraits tantôt très courts (une phrase, un mot) tantôt plutôt longs et explicatifs. On cerne bien l'état d'esprit qui caractérise Sophie et Léon tout au long de leur vie ainsi que les marques laissées par la maladies, la vieillesse, la fatigue, leurs jalousies, leurs rancunes, mais aussi un amour qui leur accorda pendant plusieurs années une belle complicité et d'heureux moments.

Le livre est un portrait très intéressant, émouvant et très instructif du couple pour quiconque s'intéresse au génie qu'était Tolstoï. Une belle découverte qui nous mène au coeur des sentiments qui animaient Léon et Sophie Tolstoï.

Quelques extraits tirés des journaux de Léon et Sophie Tolstoï:

"J'ai vécu trente-quatre ans sans savoir qu'on pouvait aimer tant et être si heureux." (Léon) p.44

"Je vis pour lui, je vis par lui et je veux qu'il en soit de même pour lui." (Sophie), p.48

"Les génies doivent créer dans des conditions paisibles, agréables, confortables; un génie doit manger, se laver, s'habiller, il doit réécrire son travail un nombre incalculable de fois; il faut l'aimer, ne pas lui donner de raisons d'être jaloux afin qu'il ait la paix, il faut élever et éduquer les innombrables enfants qui naissent d'un génie mais pour lesquels il n'a pas de temps.  [...] Je ne sais pas, mais devoir toujours réprimer mes besoins pour m'occuper des besoins matériels d'un génie est une grande épreuve." (Sophie) p.227

"Quelque chose s'est interposé entre nous comme une ombre qui nous sépare." (Sophie) p.248

"Je suis fatigué de la vie." (Léon) p.250

"Mon départ va te faire de la peine. J'en suis navré, mais tu dois comprendre et croire que je ne peux agir autrement. Ma situation à la maison devient, est devenue insupportable." (Léon) p.285

"Ils ne m'ont pas permis de voir Lev Nicolaïevitch (Léon), ils m'ont retenue de force, ils ont fermé la porte à clef, ils m'ont brisé le coeur." (Sophie) p.295

"Je vis avec lui et me tourmente à l'idée de ne pas avoir été assez bien pour lui. Mais je lui ai été fidèle corps et âme. Je me suis mariée à dix-huit ans et je n'ai jamais aimé que lui." (Sophie) p.298

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05 janvier 2010

La petite fille de neige

petitefilleneigeNathaniel Hawthorne, illustré par Kiyoko Sakata
Éditions Naïve
29 pages

Résumé:

Par un froid après-midi d'hiver, deux enfants chaudement emmitouflés jouent dans le jardin sous le regard amusé et attendri de leur mère qui coud près de la fenêtre. Après s'être mutuellement jeté de la neige à la figure, ils échafaudent un grand projet : donner vie à une petite fille, une statue glacée qui serait leur petite sœur de neige... Un conte sur la créativité et le pouvoir d'imagination de l'enfance, capable d'engendrer par sa seule force un monde nouveau. Et toute la modernité d'une jeune artiste japonaise qui, face à un maître de la littérature américaine, met en images, avec magie et élégance, la grâce et l'énergie de la jeunesse.

Mon commentaire:

Nathaniel Hawthorne est essentiellement connu pour son très grand (et magnifique) roman La lettre écarlate. Cependant, il a aussi écrit des contes, des nouvelles, des recueils et d'autres romans. J'ai essayé de trouver des informations sur La petite fille de neige. Je n'ai pas trouvé grand chose, si ce n'est que l'histoire de La petite fille de neige est parue dans un recueil en 1852.

Cet album-ci est d'abord paru en version italienne. Quand on sait que Hawthorne était américain, sur quelle oeuvre originale se base cette traduction? Impossible de trouver des informations sur le sujet. L'album n'en fait pas mention non plus. L'histoire raconte celle de deux enfants qui vont jouer dehors et décident de se créer une petite soeur de neige. L'imagination et la créativité des enfants fait le reste.

Ce texte est très intéressant. On peut y voir plusieurs interprétation. Nathaniel Hawthorne met en scène une famille: Violette et Pivoine sont des enfants plein de créativité et d'imagination; la mère est une femme au foyer qui se donne corps et âme pour sa maisonnée et le père, M. Lindsey, est le parfait père de famille stéréotypé, qui travaille à l'extérieur et représente l'autorité. Les rôles décrits dans le livre sont essentiellement ceux qui étaient habituels dans toutes les familles, à une certaine époque. La mère est une femme effacée, qui se repose sur son mari. Le père représente l'autorité que tous écoutent, même s'il se trompe.

Conte sur l'émerveillement, La petite fille de neige traite aussi de la puissance du rêve, de la magie au quotidien à partir de choses aussi simples qu'un bonhomme de neige. C'est un joli conte au charme un peu vieillot, sur le plaisir du jeu et l'imaginaire puissant des enfants (et de ceux qui, comme la mère, ont gardé une âme d'enfant). À travers l'histoire, Hawthorne ne brosse pas un tableau des plus flatteurs des adultes. Ils sont occupés dans leur monde d'adultes et on perdus la faculté d'imaginer, de croire. Certaines personnes, comme l'incarne la maman de Violette et Pivoine, ont quelque part au fond d'eux cette facilité à rêver et à croire, mais cette faculté est souvent bien loin, enfouie sous le travail et les responsabilités adultes. Certaines personnes, comme le père de famille, ont perdu à jamais leur âme d'enfant.

Le texte est très beau, poétique par moments, très imagé. Les illustrations sont douces et respirent le calme. Elle sont crayonnées, en noir et blanc. La petite fille de neige pourrait être classé comme livre pour enfant, mais je trouve que son message s'adresse principalement aux adultes: emprisonnés dans leur vie sérieuse et ennuyante d'adulte, ils ont oubliés ce qu'était l'enfance et la magie qui en faisait partie au quotidien.

Un très beau livre, qui mérite d'être lu. Il nous fait voir une autre facette de Nathaniel Hawthorne.

Quelques extraits:

"Le caractère de la mère, en revanche, recelait une fibre poétique, un trait de beauté céleste: une fleur délicate couverte de rosée, pourrait-on dire, qui avait survécu à sa jeunesse imaginative, et se maintenant toujours en vie parmi les poussiéreuses réalités du mariage et de la maternité."

"En conséquence de quoi, la bonne dame emmitoufla ses chéris dans des vestes de laine et des manteaux molletonnés, leur enroula des écharpes autour du cou, enfila une paire de guêtres rayées sur chaque petite paire de jambes, sans oublier des moufles de feutre pour leurs mains, et donna un baiser à chacun pour conjurer la morsure du Général Hiver."

"Ma chère épouse, répliqua le mari en riant de bon coeur, vous êtes aussi puérile que Vilotte et Pivoine.
Et en un sens, elle l'était, car toute sa vie elle avait conservé un coeur empli de simplicité et de foi enfantines, pur et clair comme le cristal; et à regarder toute chose à travers ce prisme limpide, elle percevait parfois des vérités si profondes que les autres s'en gaussaient, ne voyant là que sottises et absurdités."

"La mère, entre-temps, était partie chercher le châle et les bas, car sa vision des choses, si subtiles et si délicate, avait cédé, comme toujours, devant le matérialisme opiniâtre de son mari."

"Voilà, comme vous l'aurez remarqué, l'un de ces cas rares, mais pas exceptionnels, où le bon sens est pris en défaut. La remarquable histoire de la petite fille de neige, bien que les personnes sagaces telles que le bon M. Lindsey soient enclines à n'y voir qu'un enfantillage, peut néanmoins susciter des morales variées, pour leur plus grande édification."

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