L'isle silencieuse
Maurice Gagnon
Fides
276 pages
Résumé:
Un noyé sur la batture de l’île aux Grues, en face de Montmagny. Nous sommes en 1947, c’est l’automne. De passage dans la région, Gilbert Gauthier, enquêteur de la police provinciale, est mandaté par ses supérieurs pour dresser le constat. Sur les lieux, son expérience lui dicte qu’il s’agit plutôt d’un meurtre et, peu à peu, il prend conscience qu’il doit résoudre l’affaire criminelle la plus complexe et la plus étrange de toute sa longue carrière. Les habitants de l’isle parlent, se racontent, se confient, répondent à ses questions… mais ce qu’ils disent ne brise en rien le silence complice qui règne au sujet de la mort du jeune Pierre Duquet. Gauthier en viendra même à se demander s’il n’est pas le seul à ignorer qui est l’assassin...
Mon commentaire:
L'isle silencieuse est une enquête intéressante et habilement menée. Elle est un peu longue à démarrer, mais nous offre par la suite une très bonne lecture. Nous sommes en 1947, sur l'Île aux Grues. Les insulaires vivent coupés du monde une bonne partie de l'année. Ils sont tricotés serrés et malgré leurs querelles de voisins, savent se soutenir l'un l'autre. Si bien que, lorsqu'on retrouve le cadavre de Pierre Duquet sur la batture, chaque habitant semble jouer en quelque sorte un scénario. Tout ce qu'un dit est corroboré par les autres et ainsi de suite. L'île regorge de secrets que tout le monde semble connaître et partager, sauf le détective chargé de l'enquête. Il a beau poser des questions, son travail d'enquête ne donne pas grand chose...
L'aspect le plus intéressant de ce roman est la position géographique du récit et le choix de l'époque où il se déroule. Le lecteur fait la connaissance des habitants d'une petite île un peu à l'écart du monde, qui s'autosuffit bien souvent. Chacun a sa spécialité, ses habiletés, sa famille à protéger. Les gens organisent des petites fêtes entre eux, vivent au gré des saisons, se réunissent lors des cérémonies ou des processions religieuses. C'est un petit village où tout se sait et où les grandes décisions sont prises en commun. La communauté y est très importante.
À l'époque, la religion était très présente. Elle dirigeait la vie quotidienne, avec les messes ou la façon de concevoir la vie. Le rôle des femmes est souvent abordé avec les personnages de Marthe et d'Edith. La vie des insulaires est très conventionnelle. Ce que les autres vont penser ou dire est très important. Leur famille se doit d'être irréprochable. La politique, avec pour toile de fond Maurice Duplessis, anime aussi les passions dans l'île.
J'ai beaucoup aimé cette enquête, essentiellement à cause de l'île et de la façon de vivre de ses habitants. L'idée de nous amener dans les années 1947 est très intéressante et apporte avec elle son lot d'informations reliées à l'époque. Seul petit bémol qui m'a légèrement agacée: j'ai relevé quelques coquilles (fautes de frappe, répétition inutile de mots ou ajout d'un mot dans une phrase qui n'a rien à y voir) qui m'ont déplue. Rien, toutefois, pour enlever le plaisir de lecture. L'isle silencieuse est un bon roman, à découvrir.
Solitaire à l'infini
Josée Plourde
La courte échelle
154 pages
Résumé:
Je suis née le jour de la mutinerie. Je m'appelle Caroline. Ici, on m'appelle Caroline du Nord. Depuis le terrible soulèvement des élèves, le 16 septembre 2013, l'école est bourrée de caméras. Tous nos faits et gestes sont filmés. Des règlements rigides nous étouffent. Profs et élèves sont à couteaux tirés. Nous vivons dans la méfiance. Pire, nous sommes durs et froids, même avec les êtres que nous aimons profondément. J'ai pris ce cahier pour raconter l'histoire d'un grand besoin d'amour qui ressemble à un crime. Tant il a fait de victimes.
Mon commentaire:
Solitaire à l'infini est en fait un roman de science-fiction, même si la couverture ne le laisse pas présager. Caroline vit en 2029. Le monde a bien changé. La réalité virtuelle est chose du quotidien. Les maisons sont protégées, surtout celles des familles de policier. Sait-on jamais. Alors qu'elle termine son secondaire, Caroline est témoin d'une agression dans les toilettes, dans la cabine à côté de la sienne. Sa vie se métamorphosera à partir de cet événement, duquel découle beaucoup de choses.
Caroline est une jeune femme rebelle, solitaire, qui repousse les autres et préfère mener sa vie à sa guise. Elle ne se lie avec personne et entretient des rapports houleux avec sa famille. L'univers créé par Josée Plourde est très intéressant. Le monde virtuel dont les gens s'entoure pique la curiosité et fait avancer l'histoire. On veut comprendre et on veut savoir.
La vie en 2029 n'est pas des plus rose. C'est un monde de solitude, où les rapports virtuels prennent la plus grande place. Au détriment de l'humain.L'histoire se lit donc avec grand plaisir, même si je réalise qu'il y a beaucoup (trop) de contenu et de pistes qui partent dans plusieurs sens, ce qui en fait une histoire quelque peu brouillonne. Je pense qu'il aurait été bien de se limiter à certains aspects. Il n'en demeure pas moins que ce roman est une belle surprise par son sujet et le thème qu'il aborde et qu'il se lit bien. Les thèmes traités (les mondes viturels, la solitude, le chacun pour soi, les problèmes reliés à la dépendance aux ordinateurs) sont d'actualité, même dans le monde où nous vivons.
Quelques extraits:
"Mon surnom suffit à me tenir à l'écart. De nos jours, les gens se réunissent entre semblables, surtout pour s'assurer que les marginaux sont exclus." p.25
"L'émotion me rend sotte. Depuis vingt-cinq ans, personne n'a vu la campagne dans toute sa splendeur. Il n'en reste pas grand-chose. Un vrai coin de nature est aussi rare qu'une voiture à essence. Pour visiter un de ces précieux vestiges protégés par l'État, il faut être au moins le mari de la présidente. Avant d'y accéder, même les plus hauts dignitaires doivent être exposés nus comme des vers et immergés dans un nettoyant bactériologique." p.80
La voix sur la montagne
Maxime Houde
Série Stan Coveleski tome 1
Éditions Alire
274 pages
Résumé:
On a volé un collier de grande valeur à madame Dufresne, une vieille dame acariâtre d'Outremont. Coveleski, qui a reçu le mandat de retrouver le collier, porte d'abord son attention sur les domestiques. Tous semblent au-dessus de tout soupçon, sauf Dan Cloutier, un ex-chauffeur au passé joliment chargé. Puis il scrute la piste familiale, et là l'enquête se complique: les enfants de madame Dufresne ont tous rompu les ponts avec leur mère, sauf Henri-Paul, un homme autoritaire qui n'apprécie guère l'ingérence d'un détective dans les affaires de la famille. Et il y a Jeanne, la belle-fille de madame Dufresne, et surtout Sylvia, sa fille, trop délurée pour ses dix-sept ans... En bon enquêteur, Coveleski a fait jouer ses contacts pour retrouver le bijou. Et un soir, tout dérape: il est sauvagement agressé au lac des Castors en tentant de récupérer le collier, son indic est assassiné et, pire, voilà qu'il a la police sur le dos! Mais, sur la montagne, alors qu'on le tabassait, Coveleski a reconnu une voix...
Mon commentaire:
Nous sommes à Montréal en 1947. Stan Coveleski est un ancien policier reconverti en détective privé. Il a du mal à joindre les deux bouts. Sa femme l'a quitté parce qu'il était marié à son travail et y était sept jours par semaine. Il se promène dans le Montréal de la fin des années 40 en tentant de résoudre les enquêtes pour lesquelles on le sollicite.
Stan Coveleski est un personnage très intéressant et très attachant. Il est avant tout profondément humain. Il côtoie les bas-fonds de la ville comme la bourgeoisie et sait lire dans les comportements humains. Il n'est pas parfait et sait excuser les imperfections des autres, ce qui le rend encore plus agréable. Il comprend beaucoup de choses et a de l'empathie pour autrui. C'est un détective qui me plaît beaucoup. Il n'est pas toujours apprécié par ses anciens collègues de la police car, plus souvent qu'autrement, il n'en fait qu'à sa tête.
Gravite autour de lui sa secrétaire Emma, une gentille fille de la campagne que Stan a prit sous son aile. Entre les deux, même s'il y a souvent des taquineries, il semble y avoir un grand respect.
La voix sur la montagne est le premier roman mettant en scène Stan Coveleski. Quatre autres enquêtes sont parues, que je (re)lirai au fil des semaines. Le roman est bien campé dans son époque et il est intéressant de suivre Stan dans un Montréal d'il y a plus de soixante-ans. J'adore!
La vague
Todd Strasser
Éditions Jean-Claude Gawsewitch
221 pages
Résumé:
La Vague est basé sur une expérience qui s'est réellement passée aux États-Unis dans les années 70. Pour faire comprendre les mécanismes du nazisme à ses élèves, Ben Ross, professeur d'histoire, crée un mouvement expérimental au slogan fort : « La Force par la Discipline, la Force par la Communauté, la Force par l'Action ». En l'espace de quelques jours, l'atmosphère du paisible lycée californien se transforme en microcosme totalitaire : avec une docilité effrayante, les élèves abandonnent leur libre arbitre pour répondre aux ordres de leur nouveau leader, lui-même totalement pris par son personnage. Quel choc pourra être assez violent pour réveiller leurs consciences ? Au lycée Gordon, il y aura un avant et un après la Vague.
Mon commentaire:
La vague est née d'une question: "Comment le nazisme a pu exister et comment tout un peuple a pu laisser ce genre de choses se produire?". Un professeur tente de démontrer que le nazisme pourrait encore exister aujourd'hui, en tentant une expérience pendant son cours. Il fonde un mouvement qui prend de plus en plus d'ampleur. Tellement, que ça en devient effrayant!
Le livre de Todd Strasser est un roman qui s'inspire de l'expérience réalisée dans une école américaine en 1967. De cette expérience, il existe peu de sources fiables et peu ou pas de traces dans les archives. Quelques notes dans le journal de l'école, un texte réalisé par le professeur nommé Ron Jones. L'expérience est restée plutôt secrète, demeurant essentiellement dans l'enceinte de l'école. En 1981 un film s'inspirant de cette expérience est diffusé. C'est sur ce téléfilm que se base Todd Strasser pour construire son roman.
L'histoire se déroule donc sur le campus pendant quelques jours. Le livre est court et se lit très facilement. L'auteur met en scène une brochette de personnages qui gravite autour du cours d'histoire de Ben Ross. Enthousiasmé par son expérience sur ses étudiants, voyant les bons côtés que ce mouvement apporte à sa classe, il se laisse prendre au jeu jusqu'à ne plus rien contrôler.
La véritable expérience qui aurait été faite à l'école soulève de nombreux questionnements. Les sources sur ces événements étant pratiquement inexistantes, l'expérience a suscité une controverse. Lorsqu'on lit le roman, on se laisse porter par l'histoire et par l'aspect psychologique. La manipulation des masses et la désinformation se pratique toujours aujourd'hui. Que l'expérience ait été réalisée ou non, lire le roman de Todd Strasser est troublant. Car ce qu'il avance sur la manipulation, la malléabilité des esprits et la facilité avec laquelle il est possible de contrôler les autres donne le frisson.
Rapidement, les jeunes étudiants perdent leurs identités. Ils sont fiers d'être semblables et d'être membres d'un regroupement. Rapidement, il n'y a plus de place pour la diversité et les différences. Il n'y a plus de place pour la liberté de penser et d'agir.
Même si le roman tente en quelque sorte d'expliquer pourquoi toute une population a pu joindre les rangs du nazisme, sa lecture permet aussi de comprendre les raisons pour lesquelles, par exemple, des gens rejoignent des sectes et s'associent à différents mouvements du même genre. On suit l'évolution psychologique des jeunes qui adhèrent à la vague, ainsi que le raisonnement de ceux qui s'y oppose (ils sont, malheureusement, très peu nombreux). Ce court roman peut être un bon point de départ pour amorcer des discussions et chercher des pistes de réponse sur le nazisme. Il est aussi étonnament lucide sur une question encore troublante aujourd'hui: est-ce que l'histoire pourrait se répéter?
Un extrait:
"Si l'histoire est condamnée à se répéter, alors vous aussi, vous voudrez tous nier ce qui vous est arrivé dans la Vague. En revanche, si notre expérience est réussie, et vous admettrez que c'est bien le cas, vous aurez appris que nous sommes tous responsables de nos propres actes et que nous devons toujours réfléchir sur ce que nous faisons plutôt que de suivre un chef aveuglément; et pour le restant de vos jours, jamais, au grand jamais, vous ne permettrez à un groupe de vous dépossédez de vos libertés individuelles." p.217
En complément:
Outre le téléfilm de 1981, un autre film s'inspirant de La vague est arrivé sur les écrans l'an dernier. Il vient de sortir en dvd. Il existe également une bande dessinée qui est l'adaptation de ce roman (éditée chez le même éditeur).
Il existe tout un mouvement relié à La vague, dont plusieurs adaptations, articles, livres. Le tout est recensé sur ce site (en anglais).
Wikipedia offre un article intéressant qui complète merveilleusement bien la lecture du roman et remet les choses en perspective.
L'almanach des exils
Stéphanie Filion & Isabelle Décarie
Le Marchand de feuilles
424 pages
Résumé:
A travers les saisons inversées et les lunes à l'envers, une amitié épistolaire Nord-Sud avance et se déchire entre Montréal et Sao Paulo. Dans ce roman almanach, le quotidien, avec ses petits incidents et ses grands événements, se fraie un chemin entre les citronniers brésiliens et les pivoines nordiques. Sont amassés au fil des jours : une recette pour se faire un bain, un jonc en or coincé au doigt d'un enfant, un voyage au pays du blues, un voisin serbe. Deux femmes nous ouvrent leurs correspondances et leur imaginaire, mais leur amitié résistera-t-elle à l'éloignement? Carnet de route, éphéméride, almanach, journal intime, roman épistolaire, ce livre prend des formes multiples. On y découvre des hérons avec des ailes immenses, comme de grands draps qui claquent au vent, et l'on se demande si le bruit de la pluie dans les saules peut être suffisant pour le bonheur.
Mon commentaire:
Ma rencontre avec ce livre s'est faite plutôt par hasard. Je n'en avais jamais entendu parlé. Il me semble aussi qu'il est plutôt passé inaperçu à sa sortie et c'est bien dommage. Je déballais des boîtes de livres reçues de notre échange à la bibliothèque quand je suis tombé dessus. J'ai aimé la couverture, les premières lignes et ce mot "almanach" du titre. J'ai eu envie de le lire.
Construit comme une série de lettres adressées l'une à l'autre, les échanges de Stéphanie et d'Isabelle sur leurs vies sont très intéressantes à lire. J'ai choisis de lire ce livre, non pas d'une traite, mais plutôt en grapillant quelques lettres chaque jour et en y revenant, pour conserver le rythme d'une lecture épistolaire. Le roman est divisé en quatre saisons qui couvrent une année. Les filles s'écrivent des bribes de leur vie, sorte d'éphéméride des petites et grandes choses qui construisent le quotidien.
Les exils de leurs vies sont principalement ces départs et ces arrivées, ces voyages et ces fuites. Isabelle vit à Sao Paulo, Stéphanie vit à Montréal. Elles organisent leurs vies autour de cette amitié, à distance la plupart du temps. Sauf quand Isabelle revient au pays ou que les filles décident de se retrouver quelque part, à Montréal ou à Paris, avec des amis.
La quatrième de couverture dit: "L'almanach des exils redonne son lustre au quotidien". Et c'est exactement l'impression que j'ai eu en le lisant. Les toutes petites choses de nos vies, la routine, la vie familiale, amicale et amoureuse, le travail, les petits soucis, les grands plaisirs, L'almanach redonne aux choses de la vie la place qui leur est dûe. On entre dans cette correspondance comme si on connaissait les auteures et on les quitte un peu à regret. J'ai beaucoup aimé l'idée d'un almanach du quotidien, qui recense des réflexions, des faits, des notes, des menus, des bribes de chansons, une image des mers lunaires, une recette pour un bain chaud miraculeux après une marche sous la pluie, une carte d'un road trip aux États-Unis, des commentaires sur des livres, des films, des idées pour s'occuper au chalet, des réflexions sur les enfants, la famille, le couple, la température, bref un recueil de vie. Et d'amitié. Car c'est elle qui est à la base du volume.
Un très beau roman, inattendu, que j'ai pris plaisir à lire et découvrir.
Quelques extraits:
"Depuis ton départ pour le Brésil, il y a six ans, je n'ai de cesse de chercher la façon de retrouver ce quotidien si intimement tissé que nous partagions. Je me demande souvent combien de temps l'amitié peut survivre dans l'absence. Chaque année qui passe me rassure, Isabelle, mais chaque année loin de toi creuse en moi de nouveaux doutes sur l'année à venir. C'est pourquoi j'aimerais passer ces quatre prochaines saisons près de toi, ici, dans les mots de cet almanach. Qu'en penses-tu?" p.10
"Je lis beaucoup depuis quelques semaines. Boulimique, j'avale presque un livre par jour, j'en mène plusieurs de front. Janvier semble avoir été inventé pour les lecteurs, il n'y a rien d'autre à faire que de se blottir sous une couverture et alterner lecture, notes et sieste. À cela on peut ajouter boire du thé, manger des biscuits ou tout autre aliment qui craque et, bien sûr, regarder par la fenêtre." p.264
Le pensionnaire
Chantale Potvin
Éditions JCL
186 pages
Résumé:
Les rescapés encore vivants des 200 pensionnats indiens parlent peu et écrivent encore moins. Pourtant, en 1920, au Canada, une loi oblige les autochtones âgés de six à quinze ans à fréquenter ces établissements. Le gouvernement d'alors veut assimiler ces peuples par tous les moyens imaginables... S'ensuivent des débordements de toutes sortes qui auront un impact catastrophique sur ces 150 000 jeunes: dénigrement de la culture autochtone, interdiction de parler leur langue maternelle, humiliations répétées, punitions exagérées, violences physique et psychologique, abus sexuels, etc. Une oeuvre qui en dit long sur le sort réservé aux jeunes Amérindiens de l'époque et qui jette une lumière supplémentaire sur la situation actuelle des peuples autochtones.
Mon commentaire:
Il existe peu de livres traitant des pensionnats indiens. Le pensionnaire est un roman. Cependant, il s'inspire des récits des survivants de ces pensionnats. L'auteur a créé un personnage qui pourrait être n'importe lequel d'entre eux, qu'on a, à l'époque, tenté d'assimiler à coup de honte, d'humiliations, d'abus, de violence physique et sexuelle, dans ces pensionnats indiens. La mentalité des dirigeants de l'époque, église et gouvernement confondus: faire sortir l'indien de l'enfant. Le rendre "blanc" et donc, "civilisé". Personne n'a tenu compte de la culture de tout un peuple. Des familles ont été déracinés. Des âmes innocentes d'enfants ont été bafouées, salies, humiliées.
En 1876, la Loi sur les Indiens établissait en quelque sorte les "droits" des peuples autochtones. La Loi permettait au gouvernement de régir et de surveiller les amérindiens pour mieux les assimiler. A suivit la loi de 1920 obligeant les jeunes autochtones à vivre dans les pensionnats.
Le roman de Chantale Potvin est très éclairant sur cette période sordide de notre histoire. Période d'ailleurs qui est assez peu abordée que ce soit en histoire ou en littérature. Le personnage du livre Le pensionnaire n'a pas de nom. Parce qu'il représente tous ceux qui sont passés par les pensionnats indiens et qui y ont été maltraités. Le personnage s'adresse à nous et il raconte son histoire, qui peut être celle de tant d'autres jeunes autochtones de l'époque. Crus, tristes, émouvants, douloureux, il ne mâche pas ses mots pour nous raconter ce qu'il a vécu. Ce qui en fait un livre profondément troublant, aux scènes difficiles.
Le roman donne la parole aux enfants qui n'y avaient pas droit à l'époque. Il jette aussi un éclairage différent sur ce que vit la communauté amérindienne et sur ce qu'ils ont vécu dans le passé. Épisode noir de l'histoire canadienne, encore trop peu connu du public, les pensionnats indiens ont été instaurés pour assimiler les jeunes amérindiens et les forcer à devenir "civilisés" selon le modèle des blancs. Véritable génocide de toute une nation, ces pensionnats ont tué la culture amérindienne et ostracisé tout un peuple en niant la beauté des différences entre les cultures.
Un livre difficile et touchant. Un roman vérité indispensable, duquel on ne sort par indemme...
Quelques extraits:
"On ne guérit jamais des blessures de l'âme infligées dans l'enfance." p.17
"À partir de 1920, tous les enfants indiens de sept à quinze ans devaient être scolarisés dans des pensionnats. C'était la loi. Les enfants étaient arrachés de force à leur famille par des prêtres, la GRC ou des agents des Affaires indiennes. Plusieurs étaient même transportés dans des camion à bétail." p.57
En complément:
Il existe un site web, Where are the children, consacré à l'expérience des pensionnats indiens. Il est disponible en anglais et en français. C'est un site rempli d'informations et de détails pour ne pas oublier ces enfants...
On trouve aussi dans les archives de Radio-Canada, un dossier sur les pensionnats indiens: extraits issus de la radio, de la télévision, de l'information sur l'époque et des images.
Les bas-fonds de Montréal
Daniel Proulx
vlb éditeur
160 pages
Résumé:
Ils s'appelaient Paul Bélisle, Leonardo Salvo, Edsel Harris, Roland Chassé, John Boyko ou Hector Legault. Ils étaient des Montréalais d'origine ou venaient de la campagne québécoise, sinon de l'Ontario, de l'Ukraine, de l'Allemagne ou de la Sicile. Ils exerçaient les "professions" de braqueur, de clochard, de jardinier, d'employé de tramway ou de mafieux. Et ils ont tué. Par cupidité, par désespoir, par amour ou par accident. Tous, ou presque, étaient de ces paumés qui forment les bas-fonds, "ces couches misérables de la société, où l'homme se dégrade moralement".
Mon commentaire:
Offrant en quelque sorte une "suite" au très intéressant Red Light de Montréal du même auteur, Les bas-fonds de Montréal raconte, sous forme de chroniques judiciaires, les crimes les plus célèbres de la métropole, du début du siècle aux années 80. Qu'ils aient été élucidés, que leurs protagonistes aient été pendus, tués, emprisonnés, qu'ils aient été acquittés ou que les criminels soient toujours en cavale dans la nature, chaque chapitre nous raconte l'histoire d'un crime.
Si certains criminels sont sans scrupules et font du crime leur "travail" quotidien, d'autres affaires sont émouvantes et difficiles à juger. Les plus intéressants historiquement et socialement sont surtout les crimes commis au début du siècle. Par exemple, l'affaire Paul Bélisle. Nous sommes en plein krach boursier des années 30. Paul Bélisle veut braquer une épicerie. S'ensuit une échaffourée avec des policiers, une balle part, un policier est atteint. Bélisle est accusé. Le policier (qui ne gagnait pas un très bon salaire à l'époque) laisse une veuve et six enfants sans le sous. Bélisle, pour sa part, braquait une épicerie pour donner à manger à sa femme et son bébé... Le juré n'est pas clément, il sera pendu. Il n'a d'ailleurs pas les moyens d'aller en appel. Au début du siècle, plusieurs crimes de ce genre ont été perpétrés.
Le livre fait état de plusieurs causes intéressantes, comme celle d'un ancien procureur d'État dans la Russie tsariste venu s'installer à Montréal, d'une grand-mère qui noie ses petits-enfants pour ne pas s'en séparer, de celui qui serait notre premier tueur en série, de mafieux, de voleurs et de braqueurs à la petite semaine, d'incendiaires et de toutes sortes d'autres crimes qui n'ont en commun que deux choses: avoir causé la mort et avoir été commis pas des gens des bas-fonds de Montréal.
Ce qui est intéressant dans le livre de Daniel Proulx, c'est qu'il début chaque histoire en replaçant le contexte social de l'époque. Il nous parle de l'économie, des découvertes importantes, des manifestations ou des changements notables dans la métropole à la même époque, avant d'enchaîner avec l'histoire du crime et du criminel. Le livre se lit comme un roman ou un recueil d'histoires policières. Un bon complément au Red Light de Montréal ainsi qu'une intéressante chronique judiciaire.
Le Red Light de Montréal
Daniel Proulx
vlb éditeur
83 pages
Résumé:
La légende du défunt quartier montréalais dit du "Red Light" vaut bien celle des Soho et Pigalle de ce monde. Prospère au début du siècle, les salles de jeux enfumées et les chambres sordides de nos bas-fonds deviennent dans les années trente les derniers refuges des damnés de la crise. La guerre venue, les entrepreneurs en plaisirs défendus font des affaires d'or, en attendant que l'armée s'en mêle. La guerre finie, le Red Light renait en force. C'est alors que Pacifique Plante et Jean Drapeau entrent en scène et procèdent à l'épuration radicale de nos mœurs. Le rideau tombe sur notre quartier "réservé". Aujourd'hui, la "Main" n'est plus qu'un coin de rue, à l'intersection de Sainte-Catherine et de Saint-Laurent. Ni ses habitués ni les passants n'ont idée de son spectaculaire passé.
Mon commentaire:
C'est après avoir vu l'exposition Québec en crimes et m'être plongée chaque semaine dans la mini-série Musée Eden que j'ai eu envie d'en apprendre plus sur ce quartier chaud de Montréal qu'on appelait le Red Light.
Du milieu des années 1800 jusqu'en 1957 environ, le Red Light était un quartier interlope siégeant de la rue Sherbrooke au Vieux-Montréal et des rue Saint-Denis et Bleury. Le Red Light doit son nom aux lumières rouges qui pendaient aux portes des maisons closes, affichant clairement le genre de "commerce" qu'elles pratiquaient. Prostitution, jeux clandestins, paris, drogue, blanchiment d'argent, vols, traite des blanches, alcool, fumeries d'opium. Ces activités, sans être légales, étaient souvent tolérées. Les pots-de-vin servaient parfois à acheter la paix.
Le Red Light n'avait rien à envier aux bas-fonds de n'importe quelle autre ville d'importance comme New York et Londres. Les bas-fonds montréalais n'étaient pas très reluisants, les activités qui s'y jouaient étaient souvent affaire de gros sous. Les policiers augmentaient la fréquence de leurs descentes et la ville empochaient un revenu important en amendes de toutes sortes. Les gens étaient relâchés et poursuivaient leurs activités.
Vient un temps, cependant, où la population et certains dirigeants en ont plus qu'assez de voir leur ville étalée à la une des journaux. On se bat d'abord contre la consommation de cocaïne et de drogue. Ensuite, ce sont les bordels ou maisons closes qui sont dans la ligne de mire des militants des différentes ligues de bonnes moeurs. L'armée s'en mêle. Ses soldats en garnison fréquentent le Red Light et la syphillis ainsi que d'autres maladies transmissibles sexuellement se propage à la vitesse de l'éclair. Les autorités doivent réagir car l'armée menace d'amener ses soldats ailleurs. Comme ils sont une source de revenus non négligeable pour la ville, on doit faire quelque chose. Pour contrer le fléau, les policiers effectueront un nombre incroyable de descentes dans les maisons closes. On ne se contentera plus d'amendes, dorénavant on emprisonne.
Le livre, même s'il est peu volumineux, regorge d'informations intéressantes. C'est d'ailleurs à cause du Red Light et de réseaux de communication entre les différents protagonistes qui y vivent que nous vient l'affichage d'un permis avec photo dans les taxis. Malgré l'acharnement des autorités, c'est essentiellement à cause du logement que s'éteindra le Red Light. Ses bâtiments seront démolis ou reconvertis en logements sociaux pour les plus démunis.
L'aspect intéressant de ce livre c'est qu'il nous fait revivre une époque pas si lointaine où un quartier entier était un repaire de criminels et d'as du crime en tous genres. Le volume est augmenté de nombreuses photographies d'époque dont certaines sont assez rares. Toutes, cependant, sont éloquentes. Car derrière le crime se cache aussi la pauvreté, le désespoir.
Quand on se promène sur les grandes artères de l'ancien Red Light, à Montréal, on ne se doute pas de toute l'histoire qui se cache derrière...
Un extrait:
"Il est curieux que le Red Light et la Main aient si peu inspiré nos écrivains. Les bas-fonds de Londres, Paris, Moscou, Berlin et Chicago ont eu leurs Dickens, Zola, Cendrars, Gorki, Döblin ou Algren. Rien de tel pour les nôtres." p.80
"Le quartier de Storyville à La Nouvelle-Orléans a été démantelé en 1917, son équivalent marseillais a été rasé en 1943. Notre Red Light district allait connaître le même sort en 1957, non pas victime du moralisme mais bien de l'urbanisme..." p.69
En Thaïlande: Marie au pays des merveilles
Marie C. Laberge
Guy St-Jean éditeur
162 pages
Résumé:
L'Asie lui trottait dans la tête depuis longtemps... À 19 ans, après avoir terminé sa première année d'études à l'Université McGill, Marie C. Laberge s'envole vers la Thaïlande grâce à un programme d'études à l'étranger, deux mois avant le début de ses cours à l'Université Thammasat à Bangkok, elle atterrit ainsi dans la Cité des Anges, le pays des mille et un Bouddhas.
Mon commentaire:
Le récit de voyage de cette toute jeune québécoise est présenté sous forme d'anecdotes. Séparées par thèmes (l'arrivée, Bangkok, l'université, la vie quotidienne, les horreurs de la guerre, les secrets de la Thaïlande, le retour) les anecdotes sont courtes, évocatrices, d'une écriture douce et colorée. À travers les mots de l'auteur on ressent son amour pour la Thaïlande, on voit ses sentiments par ses yeux et on plonge directement dans les marchés, le quotidien, les odeurs, les couleurs de ce pays d'Asie.
Le volume ne suit pas l'ordre chronologique et c'est d'autant plus agréable qu'on a l'impression de se voir peint par petites touches la vie Thaïlandaise. Certaines anecdotes sont amusantes, d'autres très émouvantes. La section qui nous raconte les vestiges de la guerre, la cruauté des Khmers rouges, les gens qui tentent de survivre malgré tout est très touchante. Cette section porte d'ailleurs le titre de "Là où la pluie a chassé le beau temps"... Car la Thaïlande est un pays de soleil, mais également un pays au passé très chargé.
Les mots de Marie nous font voyager. Souvent seule, parfois avec d'autres étudiants, elle part à la rencontre des différents peuples de la Thaïlande, du Laos, de différentes régions avoisinantes. Elle n'hésite pas à sortir des sentiers battus, à visiter des coins qu'on ne lui recommande pas ou à se lier avec le peuple local. Elle apprendra beaucoup sur les autres, mais aussi sur elle-même.
Son voyage est très intéressant à lire et à découvrir! Trois feuillets de photos en couleur complètent le volume. Une jolie découverte!
Quelques extraits:
"Je sors tout droit d'un rêve. Un rêve où la poussière d'or et les nuages d'encens créent les tableaux les plus ensorcelants. Les grands yeux en amande et le bienveillant sourire du dieu bouddhiste sont à jamais gravés en moi. Je reviens d'un pèlerinage au pays des mille et un Bouddha..." p.16
"Je souhaite seulement ne jamais changer d'yeux en vieillissant, ne jamais me mettre à flotter dans une bulle... Alors tous les matins, je me frotterai les yeux. Tous les matins, je regarderai les photos d'enfants que j'ai prises au Laos et au Cambodge. Parce que le vrai défi de notre monde, c'est de demeurer lucide, de ne pas céder à la tentation de se raconter des histoires. Le vrai défi, c'est de ne pas devenir sourd à sa conscience. C'est de crever les bulles, plutôt que d'y tourner en rond..." p.78
"Pliés en deux, les pieds dans l'eau, des paysans s'activent sous le cône de leur coiffe. Cette scène du travail dans la rizière, c'est le portrait de l'Asie, telle que nous la concevons, telle qu'elle existe vraiment. Et c'est plus beau encore que tout ce que vous pouvez imaginer. C'est dérangeant, c'est interpellant. Comment décrire, par exemple, le vert d'une rizière à cette heure où les couleurs s'intensifient...? Mmmm... C'est un vert si vert qu'il sent bon la menthe... Le voyez-vous, le sentez-vous, mon vert de rizière?" p.103





























