routedechlifaMichèle Marineau
Québec Amérique
256 pages

Résumé:

« C'est le 8 janvier que Karim a fait irruption dans notre vie. Le 8 janvier que tout s'est mis en branle. » Ainsi commence l'histoire de Karim, une histoire à plusieurs voix et à multiples facettes, qui va de Beyrouth à Montréal en passant par Chlifa, ce village par-delà les montagnes que tentent d'atteindre Karim et Maha, là-bas, au Liban. Là-bas au coeur de la guerre. Une histoire de quête, de déracinement et d'amitié. Une histoire de vie.

Mon commentaire:

Karim a seize ans. Il vit maintenant au Québec. Il arrive du Liban, là où il n'a connu que la guerre. Il avait trois ans quand elle a commencé. Bon an, mal an, les gens ont continué à vivre. Jusqu'à ce que la guerre devienne de plus en plus meurtrière... Renfermé sur lui-même, Karim est sauvage avec les autres élèves et ne veut pas qu'on l'approche. Il ne parle pas, sauf pour l'essentiel. Il n'a pas envie de se mêler aux autres, pas envie de vivre normalement. Pas après ce qu'il a vécu.

À travers son journal et les lettres qu'il envoie à son meilleur ami Béchir expatrié en France, Karim se livre peu à peu. La seconde partie du roman se déroule au Liban, là où la guerre fait rage et où les gens qu'on aime, meurent sous les décombres. On découvre peu à peu celui qui se cache derrière Karim le tourmenté, les raisons pour lesquelles il fuit les autres. Du jour au lendemain, il se retrouve seul dans un pays en guerre, avec Maha, une jeune fille volontaire et fonceuse, et Jad un bébé. Le trio partira sur les routes dangereuses du Liban avec pour but d'atteindre Chlifa, un petit village niché dans les montagnes. Quand on n'a plus rien, on s'accroche à tout. Rien ne pourra se mettre en travers de leur chemin pour rejoindre la route de Chlifa. Même pas la mort.

Une première édition de ce roman est parue pour la première fois en 1992. J'avais treize ans. L'histoire de Karim m'avait profondément marquée. C'est l'un des romans jeunesse dont je me suis toujours rappelée. Dix-huit ans plus tard je relis ce roman que j'avais tant aimé et je constate avec bonheur qu'il n'a pas prit une ride. Mes repères ont changés, je ne suis plus une adolescente et pourtant, ce roman trouve toujours les mêmes échos chez moi. C'est là que l'on réalise que certains romans sont des classiques. Les américains ont les leurs, les anglo-saxons aussi, pourquoi pas nous? Lisez ou relisez ce poignant classique de la littérature jeunesse. Vous le trouverez étonnament actuel.

Magnifiquement écrit, La route de Chlifa est le roman d'une quête, une quête vers la liberté. C'est aussi un puissant roman d'humanité sur la rage de vivre, envers et contre les hommes obnubilés par une guerre que l'on ne comprend plus. Une histoire dont les personnages, tant masculins que féminins, sont animés d'une force de vivre incroyable et ont une puissance extraordinaire. Même malheureux, écorchés ou terrifiés, on retrouve chez eux une volonté d'atteindre l'inatteignable. Karim et Maha sont des personnages marquants, crédibles, avec leurs tourments et leurs amours d'adolescents, avec leur envie de changer le monde et de s'en sortir. 

La route de Chlifa est aussi le roman d'une adaptation, d'une nouvelle vie dans un pays qui n'est pas le nôtre et où l'on doit faire face à des souvenirs d'une violence sans nom.  Touchante et très émouvante, parfois aussi remplie de paysages grandioses et d'éclats de rire, l'histoire de Karim est un chant pour la vie. À travers la violence de la guerre et des hommes, les rêves demeurent, mais aussi les souvenirs, l'amitié et surtout, l'espoir.

Une lecture incontournable, poignante, nécessaire.

À noter que La route de Chlifa a remporté, entre autres, le Prix du Gouverneur général 1993, le Prix Alvine-Bélisle 1993 et le Prix 12/17 Brive/Montréal 1993.

Quelques extraits:

"Maha continue à fixer l'image comme si elle voulait en graver tous les détails dans sa mémoire. Après un long moment, elle se met à parler d'une voix douce et pensive, une voix que le journaliste ne lui a pas encore entendue: «C'est comme un rêve. Comme si, depuis toujours, j'essayais de retrouver un rêve perdu, mais qu'il m'échappait toujours. Et puis, tout à coup, le rêve est devant moi, plus beau encore que ce que j'avais imaginé. Un rêve où les gens et les bêtes peuvent rester ensemble, immobiles, dans un champ de fleurs, sans avoir peur. Un jour, je vivrai dans un endroit comme ça.»" P.121

"Je ne sais pas encore pourquoi on vit. Je ne le saurai peut-être jamais. Mais il me semble qu'on n'a pas le droit de se laisser mourir. Ne serait-ce que par simple respect pour tous ceux qui meurent et qui auraient voulu vivre. Pour l'instant, ça me suffit comme raison." p.240