nuitsurlesondesElizabeth Hay
XYZ éditeur
372 pages

Résumé:

Elizabeth Hay décrit avec une égale sensibilité les relations qui se tissent entre les employés d’une station de radio, à Yellowknife, au milieu des années soixante-dix, et les grands espaces qui les environnent. Amitié, désir, jalousie, méfiance affluent et refluent entre ces personnages attirés par le Grand Nord. Obnubilés par John Hornby, un célèbre explorateur, quatre d’entre eux partent sur ses traces et font un voyage de six semaines dans l’Arctique où ils découvrent une nature sauvage et grandiose, rendue avec une grande sensualité par une auteure attentive à la lumière et au climat tout autant qu’à l’odeur d’un grizzly, au son d’un troupeau de caribous ou aux couleurs de l’eau et des plantes.

Mon commentaire:

L'histoire se déroule à Yellowknife, dans les années soixante-dix. Il y a Eleanor, dont le père, fasciné par le nord, a transmit cette passion à sa fille. Il y a Dido, qui s'est enfuit d'une relation difficile: mariée au fils, elle s'est entichée du père. Il y a Gwen qui a prit la route seule et est arrivée à Yellowknife un beau jour à bord d'une caravane. Il y a Harry qui, après avoir monté les échelons dans le domaine des communications, a lamentablement échoué à la télévision. Retour à la case départ. Et finalement, il y a Eddy, un technicien difficile à cerner, au regard bien sombre...

Tous ont atterris à la radio par hasard ou par la force des choses. Tous vivront au rythme de la radio qui se retrouve au coeur de leur existence. Autour de la station gravitent d'autres personnages impliqués dans la vie quotidienne de Yellowknife: Teresa, Ralph, Lorna, le juge Berger. En toile de fond, plusieurs événements: l'arrivée d'une grande station de télévision qui menace de supplanter la place que prend la radio dans la communauté; les problèmes des communautés autochtones de la région; la nature toujours belle et puissante, mais parfois mortelle; les débats concernant la construction d'un gazoduc et les projets de pipeline et de puits de pétrole qui attisent la hargne des habitants. Et il y a aussi l'ombre de John Hornby, un explorateur qui a connu une fin tragique, dont le fantôme hante plusieurs des personnages, qui finiront par partir sur ses traces...

Les personnages de ce roman sont continuellement en quête d'eux-mêmes. Le roman s'étale sur plusieurs années, sans vraiment de constance quant aux événements qui nous sont racontés. La  majorité du roman se déroule à la station de radio, à Yellowknife. Chaque personnage tente d'apprivoiser son nouveau rôle au sein de la radio, de se tailler une place dans ce cercle fermé, pas toujours facile d'atteinte pour les "étrangers". Le dernier quart raconte l'expédition dans l'Arctique. Une expédition émouvante et salutaire pour certains personnages, traumatisante pour d'autres. Ce sont, quant à moi, les parties les plus belles du roman. La nature y est omniprésente. Gwen, armée de son magnétophone, enregistre les bruits de la nature. L'expédition rapproche les personnages et une intimité naît entre eux, rapprochements qu'on ne pouvait vraiment pas concevoir lorsqu'ils vivaient à Yellowknife.

L'écriture de Elizabeth Hay est particulière. Je ne me souviens pas avoir déjà lu quelque chose de similaire. Il y a une certaine froideur dans son style, dans sa façon de faire évoluer ses personnages. Certains, toutefois, se détachent du lot. Comme Gwen et Ralph qui, au-delà des autres, sont sensibles à la nature d'une façon touchante. Ils ont une certaine vulnérabilité. Le style hachuré passe d'un sujet à l'autre. On ressent une sorte de lenteur à la lecture, distillée par l'omniprésence du nord et la nature sèche et froide. On ressent les paysages magnifiques, surtout quand les personnages sortent de la ville. Pourtant, ici, pas de descriptions détaillées ou trop longues de scènes de nature. Seulement l'essentiel. Les sons, beaucoup, qui sont partie prenante de l'histoire. Les couleurs, les odeurs.

La nuit sur les ondes est un roman qu'on lit lentement, qu'on découvre par petites touches, au fil des anecdotes et des personnages. C'est un monde particulier que celui de la radio, dans un lieu si sauvage et inspirant que le grand nord. Un nord plus grand encore que les personnages qui y évoluent. Un roman très particulier. C'est une belle découverte que la plume d'Elizabeth Hay, une auteure canadienne, que je ne connaissais pas du tout.  

Quelques extraits:

"Elle s'assit en face de lui et il lui demanda pourquoi elle cherchait un emploi dans une station de radio nordique. Sa réponse l'étonna et le captiva: enfant, elle avait entendu une émission de radio sur John Hornby, l'Anglais qui était mort de faim quand il avait passé l'hiver dans la toundra canadienne en 1927 avec son jeune cousin Edgar Christian et un autre compagnon, Harold Adlard. Elle ne l'avait jamais oubliée." p.28

"Le même jour, pendant l'après-midi, quelques-uns d'entre eux allèrent canoter sur le lac Frame, le lac intérieur protégé aux limites occidentales de New Town. C'était une journée baignée de soleil, pleine de libellules bleues, deux pas deux, en couples. Harry les appelait aiguilles à repriser. Elles se posaient sur chacun d'eux, mais surtout sur les épaules et les cheveux de Gwen, la faufilant de couleur - bleues, délicates, filantes, iridescentes -, reprisant ses maux mentaux, ses blessures, ses erreurs, ses gênes." p.142

"Le paysage était valonné, vert pâturage. Ils virent des pluviers semi-palmés et des fleurs qui rampaient sur le sol, protégées. Ce fut le retour du vent, des nuages et de la pluie. Ce soir-là, ils préparèrent un chaudron de soupe et un autre de thé; leur feu laisserait une cicatrice sur la toundra pendant des années. Les conséquences de leur passage n'étaient pas anodines. Et l'effet du voyage sur eux?" p.313

"À certains égards, j'envie Hornby. Cet homme était si occupé à survivre qu'il n'a pas eu le temps d'apprendre à vivre." p.316

En complément:

Il existe assez peu d'informations en français sur John Hornby. Voici un site qui retrace une partie de l'histoire de cet explorateur, accompagné de quelques photos.