sangdesprairiesJacques Côté
Série Les Cahiers noirs de l'Aliéniste 2
Alire
314 pages

Résumé:

Fort Edmonton, 5 mai 1885…
Trois mois après avoir joint les rangs du 65e bataillon de Montréal, le capitaine Georges Villeneuve, assisté du lieutenant Bruno Lafontaine et du docteur Paré, entend la déposition sous serment de François Lépine, un interprète métis qui a survécu au massacre de Lac-à-la- Grenouille.
Villeneuve et ses hommes ont reçu l’ordre du général Strange de former une commission d’enquête afin d’identifier les cadavres et de retrouver la trace des auteurs de ce crime odieux, de jeunes guerriers cris que le gouvernement canadien croit sympathiques à la cause de Louis Riel. Or, Villeneuve, tout comme la majorité des soldats et officiers du 65e bataillon, considère Riel non comme un traître mais bien comme un héros de la Nation !
Si la vie militaire n’effraie pas le jeune homme de vingt-deux ans – ses gages lui permettront en plus de payer ses études de médecine –, ce qu’il voit des injustices commises par le pouvoir d’Ottawa à l’encontre des Indiens du Nord-Ouest, des Métis et de Louis Riel, demeurera gravé dans la mémoire du futur aliéniste.

Mon commentaire:

Après Dans le quartier des agités qui se déroulait en 1889, nous retournons quelques années en arrière, en 1885, avec Le sang des prairies. Dans le premier tome, Georges Villeneuve, en plus d'être un aspirant à la médecine des aliénistes doué, était connu pour avoir écrit un livre sur la rébellion des Métis et le massacre du Lac à la Grenouille. Ce roman s'ouvre et se termine par une note de Georges Villeneuve au propriétaire du journal qui publiera son feuilleton historique, Trefflé Berthiaume.

L'histoire commence alors que la révolte des Métis fait rage dans l'Ouest. Georges et son frère Alphonse sont appelés sous les drapeaux pour freiner la rébellion. Georges doit retarder son entrée à la faculté de médecine pour affronter une guerre indienne. Il prendra même la tête de son groupe malgré son jeune âge. L'ironie de leur déplacement dans l'Ouest pour contrer les Métis est d'autant plus grande que beaucoup de Canadiens-Français épousent la cause de Louis Riel. On constate alors que les éternelles Deux Solitudes ne datent pas d'hier puisque les anglophones se réjouissent de la capture de Riel alors que les francophones ont la mort dans l'âme...

Le massacre du Lac à la Grenouille prend racine dans le traité no 6 et dans l'expropriation des Amérindiens. Le Gouvernement souhaite les assimiler et les caser dans des réverses, afin d'étendre son réseau ferroviaire et d'applanir les différences culturelles. Le sujet est vraiment passionnant dans la façon dont il est traité et par moments, j'ai trouvé certains passages très émouvants. Georges Villeneuve qui est à la tête de ses hommes, est un personnage très humain, qui se questionne énormément et qu'on ne peut qu'aimer pour sa façon de percevoir les choses, de peser le pour et le contre, de faire ce qui est juste. Le massacre du Lac à la Grenouille est au coeur du roman et l'aspect historique est bien intégré à la fiction pour en faire un roman passionnant et instructif, à mi-chemin entre le récit d'aventure, le roman policier et le roman historique.

Le roman débute alors que les soldats sont appelés et se préparent à partir. Nous suivons le 65e bataillon de son départ en train, jusqu'aux plaines enneigées qu'il doit traverser à pied pendant des jours, en faisant face aux aléas de la nature et aux excès de température. Nous suivont le quotidien des soldats, la façon qu'ils ont de se nourrir, leur désespoiur, leurs joies, les longues périodes de marches, la façon dont ils vivent l'éloignement. Jacques Côté décrit de beaux portraits d'hommes à travers les aventures et les épreuves qu'ils doivent vivre. Le point culminant est l'arrivée au Lac à la Grenouille, après le massacre, et les difficultés de l'enquête que doivent mener Georges Villeneuve et ses compagnons. Ils doivent identifier les cadavres, comprendre ce qui est arrivé alors qu'ils sont face à l'horreur absolue et finalement, offrir une sépulture décente aux morts.

Ce second Cahier noir de l'Aliéniste présente une partie de l'histoire canadienne qui n'est pas très flatteuse et qui, à mon avis, mérite d'être connue aujourd'hui. Il s'agit d'un fait historique qui puise ses racines beaucoup plus loin qu'il n'y paraît et qui explique certaines choses vécues aujourd'hui par les peuples amérindiens. Comprendre le passé nous aide à comprendre l'avenir et je crois que, même à travers la fiction, lorsqu'elle est bien écrite et bien documentée, il est possible d'aborder différents moments cruciaux de notre histoire et d'en comprendre les fondements.

Jacques Côté est un auteur que j'apprécie particulièrement. La construction de ses romans est toujours bien menée et il s'attarde sur de petits détails qui nous plongent littéralement à l'époque où est campée son histoire. Il pousse la recherche suffisamment loin pour nous immerger totalement dans l'histoire de Georges Villeneuve, un personnage méconnu de notre histoire. Cette mission de mémoire lui semble être dévolue puisqu'il nous fait redécouvrir depuis quelques années, des personnages oubliés, de Wilfrid Derome à Georges Villeneuve, en passant par de célèbres médecins ou des personnages politiques qui ont façonnés notre histoire.

Une excellent série à découvrir assurément. Vivement le tome 3, Le Mausolée du docteur Death, qui devrait se dérouler à l'hiver 1895 et aborder le thème de l'avortement criminel. Sortie prévue en 2012.

Quelques extraits:

"La peur est l'alliée naturelle de l'homme qui tient à sa peau. L'excès de témérité est une arme braquée sur sa tempe." p.72

"Le commandant Ouimet donna finalement l'ordre de nous mettre en marche. Torche à la main, notre détachement piqua sur une piste à travers bois en direction du camp du Canadien Pacific. Les branches d'épinettes, alourdies de neige, ressemblaient à des fantômes. L'atmosphère était digne d'un soir de fête. Les soldats lançaient des boutades en rafales, d'autres se donnaient des frayeurs, disant voir des Peaux-Rouges embusqués ou des loups- garous. Certains se rappelaient les contes de la chasse-galerie. Bref, la nuit était belle de tous ses mystères, féérie blanche et noire de lumière et d'ombres." p.87

"Si vous voulez mon avis, cette révolte est une conséquence de la situation politique qui a aliéné les tribus indiennes en les dépossédant de leurs terres ancestrales, en les obligeant à demeurer dans les réserves sous peine de perdre en plus leur identité." p.193

"Réprimer la liberté par la force balafre la mémoire. Je sais de quoi je parle. L'histoire se nourrit de ressentiments, qui essaiment leurs fruits amers. Je suis le fils d'une histoire engagée. Mais le temps ensable les souvenirs." p.313

En complément:

On trouvera sur Radio-Canada un dossier sur la résistance métisse de 1885.

Pour en apprendre plus sur le Traité no 6 et pour le lire en intégralité, vous pouvez visiter le site des affaires autochtones.

Un article parle de la Rébellion du Nord-Ouest sur l'Encyclopédie Canadienne.

Une curiosité trouvée dans le livre - quelques lignes seulement - concernant un certain Capitaine Dickens, fils du célèbre Charles Dickens, m'a donné envie d'effectuer quelques recherches. Vous pourrez lire mon billet sur À l'heure du thé.